ART | CRITIQUE

Datamatics [ver. 2.0]

PNicolas Villodre
@28 Nov 2008

Ryoji Ikeda innove en matière d’arts visuels et sonores en se servant uniquement de l’ordinateur. Il produit des installations, des spectacles et des concerts audiovisuels sans s’exhiber sur scène, en se tenant en régie, derrière le public.

Décidément, ces sous-sols de Beaubourg sont difficiles à chauffer et, plus encore, à réchauffer. Comme si, à chaque fois ou presque, le public s’était trompé de spectacle.

Une foule de trentenaires bohèmes, probablement formés aux raves, et coutumiers des techno parades, et endurcis aux festivités phoniques, et rompus aux Nuits Blanches, et familiers des réjouissances soniques, se trouve là comme par hasard, par curiosité, par kurosawa, pas vraiment par nécessité, afin de ne pas rater une pointure de la «scène électro». Ce public blasé applaudit du bout des doigts, repart tout chose, tout penaud, tout camus en marmonnant son désabusement. Venu pour l’entertainment et le fun, il assiste à un show expérimental. D’où ce genre de malentendus.

Mais ne vaut-il pas mieux cela que l’inverse ?

Ryoji Ikeda est donc, depuis, disons, le milieu des années 90 est considéré comme une des figures de la scène électronique «minimale». Son univers digital se présente comme tel et ne se camoufle pas derrière des formes, figuratives ou non. Ryoji Ikeda fait dans le signe pur. Dans le chiffre et la lettre. Les coordonnées de points dans l’espace, d’étoiles dans l’univers, de grains de poussière dans la voie lactée. De la matière blanche et de l’anti-matière noire.

Chez l’artiste, les structures sonores et visuelles s’équivalent. Toutes deux sont produites par des programmes d’ordinateur que l’artiste ne cherche aucunement à occulter, qu’il expose au contraire, parfois jusqu’à plus soif. Les données sont données en même temps que leurs effets visuels et sonores.

Esthétiquement, on une structure formelle qui rappelle celle des films d’avant-garde de Wolman (L’Anticoncept, 1951), de Kubelka (Arnulf Rainer, 1960) ou de Sharits (T.O.U.C.H.I.N.G., 1969), qui alternaient images pleines et vides, sons blancs et silences, clignotements (sauf que Ryoji Ikeda semble avoir horreur du vide, et du silence !). Les images et les sons sont de synthèse, dans la tradition des expérimentations de Norman MacLaren, des frères Whitney, de Foldès, etc.

Le point faible du dispositif de l’artiste tient à la redondance du son et de l’image et donc à la recherche naïve, sensationnaliste et un peu vaine d’absolue synchronie. Aucune place n’est faite au contrepoint audiovisuel, à la dissociation de l’audio du visuel, aucune part n’est laissée à l’aléatoire dans le déroulement de la bande son et de l’image, comme le prônent depuis des lustres nombre de cinéastes, de compositeurs et de chorégraphes d’avant-garde.

Les flux d’électrons ne sont pas seulement contigus, ils sont continus et leur débit laisse peu de répit aux spectateurs – d’où le dépit de certains. C’est que le garçon ne lésine pas sur les décibels. Un peu de douceur dans ce monde de brutes ne ferait pas de mal. Un peu de romantisme, voyons ! Quelques plages planantes… On sait depuis au moins Onan et Beethoven que trop de décibels finissent par rendre sourd.

Les effets étant toujours à leur maximum d’efficacité, les seuls éléments pouvant aider à la progression de l’œuvre sont graphiques. On passe littéralement d’un tableau à un autre. Les trames, grilles, carreaux, lignes blanches sur fond noir (la couleur est réduite au minimum, à quelques croix ou traits dans l’espace) rappellent les œuvres « punk » de certains graphistes lyonnais ainsi que ceux du groupe Bazzoka, de la fin des années 70, du début des années 80.

L’artiste a tenu compte de son expérience d’une dizaine d’années au sein du collectif Dumbtype, a réduit l’usage de certaines fréquences, les infrasons en particulier et ne distribue plus de protections auditives à l’entrée (de boules Quiès). Bien qu’ébranlés par les fréquences extrêmes, infra ou ultrasoniques, comme à Luna Park, à Disneyland ou au futuroscope de Poitiers, aucun d’entre nous n’a eu d’attaque cardiaque.

De même, malgré la succession rapide, subliminale, des images, des textures et des données de notre galaxie, des plans sur la comète dessinés par Autocad, personne n’a eu ce jour-là de crise d’épilepsie photosensible – cela peut arriver lors de ce genre de projections, nous en avons été témoin lorsque nous avions « projeté » le film sans images de Dufrêne, Tambours du Jugement premier, 1952 ; rappelons au passage que 618 adolescents japonais ont été hospitalisés en 1997 après avoir regardé un épisode des aventures tourmentées du dessin animé Pikachu.

Le spectacle se termine comme il a commencé : par un bouquet final d’un feu d’artifices qui nous livre sa clé.

Ryoji Ikeda
Datamatics [ver.2.0]

Direction, conception et composition, Ryoji Ikeda

Conception graphique informatique, Shohei Matsukawa, Daisuke Tsunoda, Tomonaga Tokuyama, Norimichi Hirakawa