ART | EXPO

Dans la forêt aux chemins qui se nouent

03 Mar - 07 Avr 2012
Vernissage le 03 Mar 2012

Meurtres, viols, mutilations en tous genres… Le catalogue d’actes de barbarie proposé par Antoine Bernhart est-il soluble dans le champ de l’art contemporain? Ses œuvres jouent de la notion d'inquiétante étrangeté pour construire un univers où le quotidien le plus quelconque nous apparaît enchanté.

Antoine Bernhart
Dans la forêt aux chemins qui se nouent

Antoine Bernhart peint des scènes de crimes sexuels transposés dans un théâtre de la cruauté. S’y actent des visions obscènes et sadiques. Métamorphosées en corps machines, les victimes comme les bourreaux s’y définissent comme les principes dynamiques d’expérimentations masturbatoires. La scène esthétique est très fréquemment celle de la forêt: le sanctuaire de la déesse nature, abritant des animaux féroces et recelant des puissances magiques. Forêt dense, sombre où peut se conter la fulgurance du désir dans l’exacerbation de la peur. Le panthéisme renouvelé d’Antoine Bernhart s’alimente d’une libido inassouvie dont la force procède de la négation même du fantasme en son acception usuelle.

En effet, habituellement le fantasme participe d’un noyau irréductible du psychisme, indépendant du principe de réalité et soumis au seul principe de plaisir. Or, ici, l’inflation fantasmagorique est telle que le regard est littéralement «visité» par l’au-delà du possible. Il n’y a point de procès à faire à cette œuvre. Antoine Bernhart est un conteur, mais sans transposition réaliste. Son travail est de l’ordre d’une contre-utopie, la réalisation extravagante d’un plaisir pur. A l’occasion de l’exposition «Im Dunklen Wald» à la galerie du Bon Goût en 2008, l’artiste déclare: «mes peintures, mes dessins, ne sont pas le substitut d’un désir, un pis-aller ou la représentation d’une frustration (…) Le plaisir que je prends à fabriquer mes images a sa propre intensité, il se suffit à lui-même.».

Ce plaisir se vivifie dans l’Ero Guro, mouvement underground japonais qui exalte le sexe grotesque et cruel. Les poupées d’Antoine Bernhart sont obscènes. Une obscénité inconditionnelle est-elle possible? Et quel sens revêt-elle? Sans doute pas celui d’un outrage ponctuel à la pudeur. Le licencieux n’est plus ici une déclinaison factuelle de l’émancipation des normes. Ce travail ne se veut pas provocateur. Régis Debray nous rappelle que l’étymologie de l’adjectif latin ob-scenus (ce qui reste d’un homme quand il ne se met plus en scène), signifie une exhibition totale, sans compromis. L’obscène retrouve sa valeur cardinale et première; il n’a pas à se dissimuler au regard, car le regard est par lui qualifié. La scène n’est pas indécente, sale, dégoutante, immonde. Elle est plaisante car elle s’articule à cette cruauté d’anatomiste que vivifie le rire, cette «anesthésie momentanée du cœur», ou encore cette «mécanique plaquée sur du vivant» pour reprendre les si belles formules de Bergson.

L’obscénité d’Antoine Bernhart? Une dynamique qui nous sollicite comme voyeurs, pour nous fasciner, sans jamais rien s’interdire, et en nous laissant libres de toute métaphore. Si métaphore il y a chez cet artiste, se pourrait être celle de la subjectivité; cette subjectivité transcendantale qui a pour nom «liberté» et l’infini plaisir que l’on y prend. Nous découvrons que nous ne connaissons jamais intimement la forêt pour la haïr.

Le chemin de forêt se perd dans le soir et notre œil peut alors s’exercer au repérage de ce qui nous délie du réel. Notre attachement à la forêt, c’est l’attachement et le désir qui nous nouent littéralement à cette planète: comme si notre destin ou notre présence sur la Terre consistait précisément à comprendre ce qu’il y a d’étrange et d’inexprimable dans nos enracinements. C’est-à-dire être capables de vibrer sous le vent, de nous courber dans la tempête et de résister sans briser, d’entendre ou sentir la vibration entre le Ciel et la Terre et de percevoir l’énergie formidable qui monte et descend entre les racines et la cime des Arbres. Là ou jouent les Poupées.

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