ART | CRITIQUE

Daniel Schlier

PMaxime Thieffine
@12 Jan 2008

Daniel Schlier présente ses dernières peintures où d’énigmatiques personnages jouent des différentes techniques picturales qui y sont déployées pour se dédoubler, transparaître, se dissimuler ou même tout cela à la fois.

Tous les tableaux présentés ici fonctionnent sur une structuration identique, à partir d’un jeu entre la figure humaine et un fond monochrome. Au travers de ce topos très ancien de la peinture occidentale, Schlier affirme nettement sa filiation en reprenant des questions de composition à Klimt (2 personnages à la tête de vache construit en amoncellement pyramidal), en reprenant le traitement des corps de Dubuffet (Personnage avec éléphant bleu qui rappelle sa période Ourloupe, rouge et blanche) ou en reprenant le silence dramatique et le vide angoissant des scénographies de Francis Bacon (tous les tableaux jouent ici du théâtral dans l’agencement et l’interaction entre la figure devenue personnage et le fond traité comme décor). On pourra, pour finir, évoquer une forte connivence avec Peter Saul, peintre américain contemporain, dont les corps distordus et convulsés semblent subir la même lutte entre intérieur et extérieur, entre pulsion et composition.

Toutes ces références qui peuplent notre regard n’empêche pas d’aborder la particularité des œuvres de Daniel Schlier. Sur les trois nus de l’exposition, le fond est un éclairage plutôt méditatif, coloré qui englobe des silhouettes noires, entachées par endroits de plaques rouges. Ces corps en pied, fragiles, maigres sont confrontés à de singuliers objets. Sac plastique de fourchettes, crâne flottant sur fragment de paysage montagneux, ou tête d’éléphant et moteurs sont des accessoires de théâtre. Ils deviennent symboliques et absurdes, coupés de tout contexte fictif et non reliés à d’autres pour faire récit.

Chaque objet gagne ainsi en force d’apparition et devient aussi important que le personnage, il le déstabilise au point de vue hiérarchique. Il le rend plus fragile et instable. Les fonds participent aussi à cette déstabilisation. Unis et sans repère spatiaux, ils éliminent la pesanteur des corps. Ceux-ci flottent mais se tiennent comme s’ils n’étaient pas conscients que les règles autour d’eux avaient changé. Ils sont tendus, tenant la pose, et voulant faire images.

D’ailleurs, dans l’autre série de l’exposition, les personnages portent des masques: yeux et bouche sont des fragments photographiques et réalistes collés sur la toile. Leur masque leur donne une expression mais la technique de collage suggère qu’il s’agit d’une expression d’emprunt et de convention. Paradoxalement, à ce jeu de cache-cache du visage, le reste des corps est écorché vif: on peut voir dedans, à une échelle indéfinie, sans doute celle de cellules organiques qui semblent calcifiées en d’étranges paysages fossilisés. Schlier recrée le corps en morcelant son intériorité, chaque cellule ressemble alors à des fossiles minéraux, à des fragments de roches ou de pierres précieuses. Il traite chacune avec beaucoup d’attention dans son geste, utilisant des couleurs vives, contrastées ou fluorescentes. Chaque cellule devient un bijou, le corps devenant une marqueterie décorative. On ne saurait dire s’il s’agit d’un masque encore une fois ou la révélation profonde d’une vision perçante. Ou bien les momies ou les fantômes d’une danse macabre.

Emblématique, le tableau Personnage avec armure, figure un personnage traité en à-plat minéral et un autre qui n’est qu’une armure, écaillée par endroit, comme une photographie ancienne qui perdrait son brillant pour révéler sa peau mâte en dessous. On ne sait si l’on voit un combat inégal entre un homme nu et un guerrier ou bien la dissociation, plus exactement la mue, du même personnage dans une seule image.

Pourtant, jamais ni la matière ni le geste du peintre ne viendront mettre en danger la figure humaine, on la reconnaît toujours. Schlier traite de l’image, du corps en image et pas de la matière ou de la passion de la chair. Il nous parle d’une manière qu’ont les corps d’apparaître et de se présenter au regard, d’un monde où le peintre emprunte ses techniques à d’autres média pour traduire ces jeux de masques et de niveaux de vérité avec lesquels on joue en permanence, avec les autres ou même face à son propre reflet dans le miroir.

Schlier traite la représentation picturale comme un théâtre, mais ici pas de scène ou de rideau, c’est la matière et les techniques de la peinture qui fonctionnent comme révélation spectaculaire. Il met en jeu différents plans stratifiés en variant les effets de surface et de gestes plastiques: coups de brosse pâteux, ou apparaissant en relief et en transparence au travers de zones de couleurs traitées en à plat, aspect photo réaliste. Il trompe notre attente selon laquelle tout ce qui semble venir du dessous serait plus vrai que ce qui est en surface. Tout est surface, tout est également chair vive. Comme un citron à demi épluché dans les vanités classiques.

English translation : Laura Hunt
Traducciòn española : Santiago Borja

Daniel Schlier
Nu rose (Clémentine), 2006. Acrylique et huile sur toile. 173 x 135 cm.
Nu à la tortue, 2006. Acrylique et huile sur toile. 173 x 135 cm.
Nu au crâne, 2006. Acrylique et huile sur toile. 173 x 135 cm.
Personnages se disputant un moteur, 2006. Acrylique et huile sur toile. Diptyque : 175 x 128 cm chaque.
Personnage avec éléphant (fond bleu), 2006. Acrylique et huile sur toile. 154 x 147 cm.
2 personnages à la tête de vache (bleue), 2006. Acrylique et huile sur toile. 154 x 147 cm.
Le Massacre des innocents, 2006. Acrylique et huile sur toile. 150 x 150 cm.
Tête (fond bleu) , 2006. Acrylique et huile sur toile. 65 x 54 cm.
Tête (fond violet) , 2006. Acrylique et huile sur toile. 65 x 54 cm.
Personnage et armure, 2006. Acrylique et huile sur toile. 154 x 147 cm.