ART | CRITIQUE

Daniel Arsham

PPierre-Évariste Douaire
@15 Sep 2005

Daniel Arsham aborde graphiquement la question de l’entropie, du vernaculaire, de la nature et de l’architecture. A l’inverse des Romantiques du XIXe siècle, Arsham prédit plus qu’il ne découvre les ruines chaotiques d’un futur proche. Entre Mad Max et la Planète des singes, les constructions humaines se déploient en stèles ponctuant des champs de ruines. Déjà mort ?

L’univers de Daniel Arsham, jeune artiste américain de vingt-cinq ans, est peuplé d’escaliers improbables posés dans des marais, des forêts tropicales. Le mariage entre ces constructions humaines extravagantes, ne répondant à aucune utilité, provoque une impression étrange. Reconnaissable entre tous, ces ouvrages d’art, rongés par les lianes et l’eau stagnante, laissent perplexe quand ils ne donnent pas la chair de poule. Tout est calme, tout est paisible, mais les scènes laissent planer de lourds soupçons.

Assistons-nous à l’après Déluge ? Tout a été emporté, tout a été balayé, il ne reste plus que des rampes d’accès qui ne conduisent nulle part. Étrange cul-de-sac perdu dans la forêt, étrange impasse dans cette végétation qui ne semble avoir aucune limite. Le minéral et le végétal se rencontrent pour mieux s’affronter, pour mieux se défier. Les constructions humaines semble tenir le choc, mais elles se dressent comme des ombres portées. Campaniles pour rire, beffroi pour rien, clocher ridicule, ces marchepieds en colimaçon tournent à vide, ils brassent du vent pour rien, pour personne, comme pour de faux.

Triste vision d’un champ de ruines. Les guerres de bombardement avaient au moins l’avantage de laisser leurs symboles aux villes. Dresde, Cologne, Berlin et Londres ont sauvegardé leurs précieuses flèches. La cathédrale de Cologne parvenait à se hisser sur son tas de ruine, tandis que les corps fumant reposaient sous ses débris. Les Londoniens protégeaient avec abnégation Saint-Paul. En l’emmurant de sacs de sables ils la protégeaient jalousement de toute attaque aérienne, de toute bombe volante, de la mitraille et des balles traçantes. La ville était détruite mais restait vivante, elle subsistait grâce à son panthéon de pierre.

Ici rien de tout ça, nous sommes dans quelque chose qui vient après, qui balaye tout sur son passage, les vestiges qu’il en reste sont grotesques, insignifiants. Comme des nez rouges plantés au milieu de la figure, ils sont pathétiques car ils ne parviennent pas à provoquer l’effet escompté. Loin d’être des survivants, ces constructions ne sont que des caricatures d’elles-mêmes, le contraire de ce qu’elles représentent.
La fonctionnalité est gommée pour laisser place à une édification qui ne fait qu’annoncer sa propre mort, sa propre démolition. Elles perdent leur vérité quand cesse leur utilité. Elles deviennent grotesques quand elles ne mènent nulle part. L’escalier en colimaçon est une spirale qui monte en épingle des châteaux de cartes que l’on voit déjà gisant.

L’impasse est marquée par la stérilité. Les constructions minérales ne font pas le poids contre ces nœuds coulissants que sont les lianes. Le marais englouti tout, efface tout, jusqu’à cette mémoire vacillante et brinquebalante. Ces tours de Pise du futur sont mangées par les vers avant même leur construction. Ces bâtiments sonnent comme les promesses d’une disparition prochaine.
Ils rappellent la fragilité de notre civilisation. Les coupures d’électricité frappant la Californie sont les stigmates de notre époque traversant sa troisième crise énergétique en l’espace de trois décennies.

Le traumatisme de la guerre du Viêt-nam a entraîné les généraux étoilés à théoriser le concept du zéro mort et de la frappe chirurgical. Effectivement les guerres ne font plus beaucoup de morts, c’est paradoxalement dans la période de maintient de la paix, en Irak précisément, que le Pentagone déplore le plus de pertes.
Les conflits font bizarrement moins de morts, mais ils s’attaquent désormais aux symboles. Les Twin Towers étaient deux tours de Babel qui se sont transformées en stèle. Récit biblique, leur fin était annoncée comme dans les dessins de Daniel Arsham, elles étaient des escaliers géants qui ne menaient nulle part, elles ont été un tombeau, comme les champs de stèles que dessine à l’encre noire l’artiste. Ces plaques de pierre posées dans le sol meurtrissent le sol autant qu’elles l’épargnent.