DANSE | CRITIQUE

Dancing Killing

PKatia Feltrin
@03 Oct 2011

Le marathon-performance Dancing Killing de l’artiste François Nouguiès sur une invitation de Patricia Brignone, compagnon critique 2011 du Mac/Val, inspiré du livre d’Horace Mac Coy On achève bien les chevaux, a attiré beaucoup de candidats dans une ambiance bon enfant, festive et quelque peu décousue... Tournage concomitant oblige.

Sur le modèle des marathons de danse qui fleurissaient aux Etats-Unis dans les années 1930, au cours desquels des couples de danseurs se risquaient aux limites de l’endurance physique, l’artiste François Nouguiès expérimente au Macval le marathon-performance Dancing Killing avec des volontaires venus de tous les horizons – notamment de l’académie de danse de Vitry-sur-Seine, dont sortira le couple vainqueur, une mère et son fils qui pratiquent la danse contemporaine depuis trois ans. Les lauréats ne gagneront pas une poignée de dollars, mais deviendront les héros d’un film dans lequel ils sont déjà parties prenantes.

Artiste adepte du principe de la poupée Gigogne, François Nouguiès a déjà éventré plusieurs matriochkas, notamment en concevant une œuvre à partir du film The Last Movie (1971) de Denis Hopper, le chantre de la contre-culture. Samuel Füller y jouait son propre rôle de réalisateur et Denis Hopper celui du cascadeur blessé, qui, restant au village, constate que les autochtones rejouent, avec des objets en bambous, les scènes du film. Son installation The last movie, présentée en 2006 à la Galerie Chez Valentin, puis sous une autre forme au Jeu de Paume, s’appuyait sur ce principe du simulacre du film à l’intérieur du film, relié ensuite à l’espace d’exposition.

Dans le hall du Macval, les acteurs-danseurs jouent dans un film et participent en même temps au casting d’un autre film hypothétique qu’ils incarnent déjà.
Ils cumulent deux statuts, celui de candidat et d’acteur.
Cela rappelle les gens d’Uterpan qui font d’un casting un spectacle dansé, et rémunèrent les participants présents à l’audition.
Après la téléréalité, le spectacle-réalité.
Samuel Fuller ne rêvait-il pas d’installer une mitrailleuse derrière l’écran de cinéma pour décharger d’authentiques rafales sur les spectateurs et les rappeler ainsi à la réalité à laquelle ils espéraient échapper?
Dancing-killing joue sur cette frontière entre spectacle et incarnation du spectateur dans le spectacle.
Le spectateur entre dans le jeu, se prête au jeu. Il donne libre cours à son imaginaire, à son interprétation personnelle des contraintes proposées par le cadre muséal du Macval.
Le spectateur devient la chair vivante du spectacle, se laisse volontiers sculpter, filmer.
François Nouguiès ordonne en effet à une foule de danseurs d’interpréter les consignes des artistes issues d’une œuvre préexistante. Le hall du macval se transforme en salle de bal et de plateau de tournage. Les danseurs ont revêtu leurs plus beaux atours pour séduire le jury François Nouguiès, en quête du couple surtout pas télégénique. Les talons hauts, les boas dans le vent se mêlent aux mouvements des caméras, aux perches, à la valse des opérateurs et des cadreurs. On se croirait dans un Fellini. En Monsieur Loyal sévère du genre plutôt Vous êtes le maillon faible, Jean-Loïc Tribolet succède au caustique Marco Berrettini, présentateur de la première édition du Dancing Killing en 2005 au Magasin à Grenoble, invité par Patricia Brignone.
Les étudiants de l’école des beaux-arts de Grenoble avaient alors concocté les épreuves du marathon qui devaient interroger l’idée d’une transposition d’une œuvre plastique dans une œuvre performée et dansée.
Pour cette édition, Jean-Loïc Tribolet n’est pas toujours sur le podium pour annoncer les consignes, un écran vidéo le remplace comme assistant. Le son n’est pas d’une grande qualité. Il faut exclure un couple à chaque épreuve — c’est le jeu — de préférence ceux qui se désistent pour cause de tendinite. Ainsi de Jean-Sébastien Tacher, du collectif Baoum, un vétéran de l’édition 2005. Quand on lui demande, en raison de sa belle prestance, quelle danse il pratique, il vous répond «la danse des couteaux tchétchènes».
Pendant les interviews des candidats dans les loges, les danseurs sont livrés à eux-mêmes face à l’écran sibyllin. Ils s’amusent, c’est la boom, l’after, il est 12 heures et l’on est déjà ivre.
La transe pallie le manque de consignes claires. Après le déjeuner dansant, les candidats s’assurent une digestion harmonieuse en chutant sur les tatamis selon une proposition d’Alexandre Perigot. L’éventail des techniques et des interprétations est truculent.
Le matin, ils ont twisté sur Arnaud Labelle-Rojoux, manié la danse des torchons de Claudia Triozzi avec la charmante Marcela Santander, l’interprète à Angers de Claudia Triozzi déléguée sur place pour l’occasion – Claudia Triozzi suivant ce jour-là un cours d’équitation-spectacle au Potager du Roi. Dancing-Killing rappelle à Marcela l’expérience du Bal moderne d’Angers, initié par Michel Reilhac dans les années 1990, où il était question de se réapproprier des chorégraphies existantes notamment cette année la danse du torchon de Claudia Triozzi.
Dancing-Killing réactive, transfert des processus plastiques dans la danse, joue du déplacement, du simulacre, crée un entrelacs entre performance durable (jusqu’à 2h du matin) et recyclage cinématographique. A cheval entre fiction et transversalité, Dancing-Killing effeuille les œuvres plastiques avec un public varié venu butiner l’extatique expérience du marathon.