DANSE | CRITIQUE

Dance for Nothing

PRoxy R. Théobald
@21 Mar 2012

Après la déambulation performative au CND de Joanne Leighton sur des propos de John Cage, voilà que cette même conférence Lecture on Nothing (Discours sur rien, 1949) se voit remise à l’honneur au Collège des Bernardins. C’est d’ailleurs d’un coup de maître que la chorégraphe hongroise Eszter Salamon s’est emparée du lieu. Un zest Pop Art… Juste et minimal.

Danse for nothing. Subtilement suspendu, le temps n’est plus, lorsque Salamon énonce sobrement d’une voix monotone et continue cette conférence qui «ne dit rien», et qui cependant habillera musicalement les 43 minutes de son solo. Accident littéral? Savoir-faire! Car ici se joue avec brio le sens du décalage et de l’insignifiance cher à Cage. Entre textualité du geste et musicalité des mots, imperturbable, celle-ci poursuit ses boucles gestuelles, inlassablement.

Inspiré du très avant-garde Trio A d’Yvonne Rainer, Dance for nothing porte un regard atypique sur la physicalité notamment dans sa dimension discursive.
«J’ai voulu vider ma danse» dit Salamon, mais la danse doit-elle nécessairement faire sens?

Usant d’une esthétique clownesque, elle se lance alors dans l’arène scénique délimitée par la disposition intimiste du public qui l’entoure, avec un détachement déroutant. Chaussée de baskets vertes pailletées, le ton est donné: cynique jusqu’aux pieds! Certes, sans excès ni clichés.

C’est en français et pratiquement sans interruptions que cette dernière s’adresse aux spectateurs, saisis et médusés d’un tel aplomb. Alors qu’elle se débat, se plie, se tord et s’étire, elle enlace son texte à bras le corps, happant nos regards dans son répétitif et vertigineux double discours. Ce continuum verbal nourrit finalement une résonance charnelle très énigmatique. D’ailleurs, la lenteur gestuelle parfois déconcertante voire inconfortable, vient calmement donner chair aux mots. Du coup, le seul moment de silence, temps fort de la pièce, propose une relecture du corps dansant dans sa toute immatérialité. Au vrai, ces plis de corps orchestrent un fluide effleurement de pas et de mots. Une interférence prend poétiquement corps malgré tout.

Musicale, silencieuse, textuelle, la danse ne détient-elle pas tout simplement sa propre textualité?
Si Eszter Salamon ne cesse de clamer dans ce solo que sa danse ne mène «nulle part», sa performance démontre que «ce qui fait sens» est ce qui fatalement lui échappe majestueusement.
Elle avouera, lors de la discussion de clôture, haïr la «belle danse», pourtant Dance for Nothing, est un joli coup de force esthétique, et «Rien plus que rien ne pouvait être dit» !