DANSE | INTERVIEW

Curtain

Pour Curtain, leur cinquième création commune depuis 2007, Jonah Bokaer, chorégraphe, danseur et artiste multimédia, et Daniel Arsham, sculpteur et scénographe, se jouent de l’espace scénique. En fusionnant leurs arts, ils érigent un espace construit chorégraphié.

Stéphane Bouquet. Quel fut votre parcours jusqu’à cette création?
Jonah Bokaer. J’ai commencé à chorégraphier en 2002, parce que j’ai eu la chance de trouver un grand espace industriel dans le quartier de Bushwick à Brooklyn. Sur la porte, il y avait écrit «Ché», et j’ai immédiatement décidé d’appeler le studio «Chez Bushwick». C’est un laboratoire interdisciplinaire, mais en direction de la chorégraphie. C’est aussi une association à but non lucratif qui fournit des espaces à plus de trois cents artistes à New York. Les gens qui sont associés avec cet espace, outre moi-même, sont Miguel Gutierrez, Jeremy Wade, Daniel Linehan, et d’autres encore. En 2002, j’ai donc entamé un travail sur le potentiel créatif des technologies numériques dans la production du mouvement. J’ai créé une chorégraphie en construisant un corps virtuel, au moyen de la capture de mouvements, l’animation numérique, la 3D, et d’un logiciel chorégraphique pour générer du matériel gestuel.

Comment avez-vous rencontré Daniel Arsham?
Jonah Bokaer. C’était en 2007, à Miami. Nous sommes engagés dans un processus de création en commun à très long terme. Le but de nos travaux communs est d’intensifier la relation entre la danse et les arts visuels, et de fusionner ces formes selon des modes encore inédits. Depuis 2007, nous avons instauré un principe: quand Daniel Arsham expose dans une galerie ou un musée, nous créons une petite performance chorégraphique qui répond à cette nouvelle exposition, qui n’est jouée qu’une fois, le jour du vernissage. C’est un symbole émouvant de notre amitié artistique et une façon de garder vivant notre travail ensemble. Nous le ferons encore le 3 novembre 2012, pour le vernissage de l’exposition à la galerie Emmanuel Perrotin à Paris.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec David Hallberg?
Jonah Bokaer. En 2009, j’ai rencontré David Hallberg. Nous avons parlé très amicalement, notamment de danse. Bien qu’impliqué avec l’American Ballet Theater, il suivait les spectacles de danse expérimentale à New York. Quand le Sujet à Vif m’a offert de participer, je savais que David Hallberg, qui venait d’être accepté comme danseur Étoile au Bolchoï, en serait le centre. Mais Curtain est une pièce plus large que le seul travail avec David Hallberg. Elle contient deux solos, un duo, et dans son intégralité dure soixante minutes. Ce qui exige beaucoup de Daniel Arsham qui doit proposer trois installations uniques dans le cours de la soirée. À Paris, il m’a semblé plus intéressant artistiquement de présenter le duo avec Adam H. Weinert et James McGinn, deux danseurs avec lesquels je collabore depuis 2006 et qui sont les plus proches de mon travail.

Travaillez-vous dans Curtain sur le répertoire de la danse classique?
Jonah Bokaer. Dans Curtain, je travaille sur la distillation d’états extrêmes de différences entre deux corps. «Un corps à différence exacerbée» est le récent terrain de mes enquêtes chorégraphiques. Tandis qu’un corps traditionnel cherche l’équilibre, l’harmonie et un certain degré d’homogénéité, il s’agit au contraire, dans «Un corps à différence exacerbée», de rechercher la plus grande différence possible entre les parties du corps — différence complémentaire ou compétitive.
Un corps frappé de panique, rongé par les hasards, les accidents et les imperfections, témoigne d’un fort contraste avec le corps de l’idéal classique. Il semble être robuste et primitif quand, paradoxalement, il est délicat et fragile. La moindre modification réclame un ajustement pour réaffirmer l’équilibre des extrêmes complémentaires.

Curtain a-t-il d’autres sujets que celui de ce «corps à différence exacerbée»?
Jonah Bokaer. Disons qu’il y a quelques autres échos. Curtain est une série de sculptures de Daniel Arsham. Le spectacle se réfère un peu à la dissolution du Rideau de fer et aux modifications de la communication qui en ont résulté. Curtain fait aussi référence aux structures théâtrales de la représentation.

Pourriez-vous nous en dire plus sur cette étrange substance non-newtonienne?
Jonah Bokaer. Daniel Arsham a développé cette substance non-newtonienne en février 2012. C’est un type de substance dont les propriétés mécaniques diffèrent entièrement de celles des fluides newtoniens. En général, la viscosité (ou résistance à la déformation par d’autres forces) dépend du taux de cisaillement et c’est sur ce taux qu’on peut jouer. En tant qu’artiste visuel, Daniel Arsham a proposé cette substance parce qu’elle lui permet de mettre au point une forme sculpturale dont les mouvements sont gouvernés par la gravité. On laissera le reste à la surprise des spectateurs, mais je trouve que c’est une proposition forte pour travailler le mouvement et la chorégraphie.

Entretien réalisé par Stéphane Bouquet.
Avec l’aimable collaboration du Théâtre de la Cité Internationale.