DESIGN | CRITIQUE

Cryptogamme

PJef Tombeur
@02 Fév 2008

S’il est connu pour avoir été graphiste (Art Press lui doit sa maquette), créateur d’objets devenus emblématiques (le téléviseur portatif Téléavia, en 1963) ou pour avoir travaillé avec des artistes comme Klein et César, Roger Tallon est surtout célèbre pour sa longue collaboration avec la Sncf. Avec cette série d’objets de décoration intérieure — tabourets, tablettes éclairantes — la galerie Jousse éclaire l’un des aspects de la création foisonnante mais rigoureuse du designer.

À l’automne 2005, la galerie Jousse avait déjà consacré une rétrospective à Roger Tallon. Et pour cause. L’homme est sans doute le styliste industriel français qui a abordé la plus large diversité de domaines d’intervention, passant de la machine-outil aux montres Lip, des « produits blancs » (réfrigérateurs, lave-linges…) à la vaisselle, créant ici un escalier hélicoïdal à « pétales », ailleurs des chaussures de ski ou des brosses à dent… Pratiquement tous nos contemporains ont tenu entre leurs mains un objet de Roger Tallon, ne serait-ce que les couverts de la Sncf ou un bidon d’huile Elf…

Réalisée en 1968-1969, la gamme modulaire Cryptogamme se compose de couples coordonnés de tabourets-poufs et de tablettes éclairantes en aluminium ou en métal à embases épurées. Cette série de mobilier a été créée en vue d’équiper le pavillon français de l’exposition universelle d’Osaka, en 1970. Tout aurait pratiquement disparu sans cette édition de la galerie Jousse, qui donne à la série junior ses couleurs variées et l’aspect plus joufflu de son assise.

On reconnaît dans la cryptogamme certains traits propres au travail de Roger Tallon. L’aluminium avait déjà été employé par le designer pour les sièges de la série Module 400 et dans le premier projet de TGV de 1967. Il le sera encore, plus tard, pour les fameuses montres Lip. Quant à la silhouette générale des sièges, elle rappelle celle des verres Daum et des porcelaines Raynaud du service de table 3T, conçu en 1968. Les embases des tabourets se retrouvent aussi, miniaturisées et inversées, dans le couple salière-poivrière en acier qu’il produira pour Sola.

Mais la série témoigne également d’influences extérieures : celle, du styliste finlandais Eero Saarinen, d’abord, et de sa chaise Tulipe « débarrassée (…) de tout ce misérable fouillis de pieds » ; celle des tabourets Tam-Tam d’Henri Massonnet, ensuite, qui ont révolutionné en 1968 la physionomie des sièges usuels. Ces derniers sont en plastique, alors que ceux de Roger Tallon associent le métal au plexiglas – utilisé seulement dans l’ameublement depuis Verner Panton en 1960. Ce qui n’empêche pas de conclure à une évidente proximité formelle.

Á l’époque de la Cryptogamme, Roger Tallon est déjà considéré comme un créateur novateur et son positionnement dans le milieu du design est celui d’un militant, qui prône la fusion entre rigueur conceptuelle et imagination, production industrielle et esthétisme.
Mais il s’insère aussi dans la stylique des années 1970, apparentée à « l’aire spatiale » par une exposition présentée l’année dernière au musée d’Art moderne de saint Etienne. Les premiers pas sur la lune, c’est en juillet 1969. Et les tabourets de la Cryptogamme, éclairés de l’intérieur, ne manquent d’évoquer de curieuses capsules spatiales munies d’un hublot ou, tout du moins, une forme aérodynamique tronquée.

— Roger Tallon, tabouret noir Cryptogamme. Aluminium et cuir gris, 42 x 45 cm
— Roger Tallon, gamme Cryptogamme. Tablettes éclairantes, tabouret, aluminium, cuir, plexiglas. 42 x 45 cm
— Roger Tallon, tablette éclairante blanche Cryptogamme. Aluminium et plexiglas. 42 x 45 cm
— Roger Tallon, tablette noire Cryptogamme. Aluminium et plexiglas. 42 x 45 cm

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