ART | CRITIQUE

Crude Icons

PFlorence Mottot
@28 Oct 2009

Après l’exposition Shadows and Other Signs of Life (déc. 2007-janv. 2008), la galerie Chantal Crousel propose une seconde série d’œuvres peu connues d’Andy Warhol: le travail d’élaboration , les recherches préparatoires qui font entrevoir une spontanéité absente des œuvres sérigraphiées finales.

Warhol, généralement reconnu comme l’un des artistes les plus influents du XXe siècle, a été le sujet d’innombrables expositions rétrospectives depuis sa mort en 1987. C’est un Warhol «off», si l’on peut dire, qui est mis en lumière au fil des 13 travaux exposés à la galerie Chantal Crousel, sous le titre Crude Icons, icônes brutes.

Ce titre ne laisse rien en hasard. L’artiste est souvent perçu comme un véritable créateur d’images. Ses figures favorites sont soit les noms de marques déposées, le signe du dollar ou les visages de célébrités.
«Je ne saurais pas vous dire ce que c’est que le Pop Art, c’est trop compliqué. Ça consiste à prendre ce qui est dehors et à le mettre dedans, ou à prendre le dedans et à le mettre dehors, à introduire les objets ordinaires chez les gens», déclarait Andy Warhol, qui a fait de la culture populaire et commerciale une culture élitiste, des objets de consommation et de désir des «icônes».

L’icône est souvent objet intouchable, nimbé d’un halo quasi religieux. Les icônes présentées dans la galerie Chantal Crousel sont des «icônes brutes». L’exposition fait prendre un chemin de traverse au spectateur en désacralisant le rendu délibérément lisse et contrôlé de l’artiste.
Les œuvres proposées sont tantôt des études de formes, tantôt des collages, des assemblages de dessins au graphite ou sérigraphiés et de morceaux de papiers collés. On est dès lors amené à découvrir la grammaire de l’œuvre de Warhol.

Une première étude, Gem (pierre précieuse), est un collage d’un dessin sérigraphié de couleur rouge et rose sur du papier journal beige. Le collage est réalisé à partir d’une photographie que Warhol avait précédemment prise du bijou.
Warhol, qui n’a jamais caché son goût pour le luxe, l’argent, les objets évoquant la féminité, propose avec ce travail une célébration presque fétichiste de la pierre précieuse. Cette étude réalisée avec du papier déchiré n’est pas exempte d’erreurs, d’accidents. Elle s’offre en contrepoint de la phase suivante, parfaitement maîtrisée : l’impression, la reproduction, la répétition du motif.

Un deuxième ensemble est composé de trois œuvres qui portent chacune le titre Truck (camion). Le motif du camion est décliné dans trois teintes de couleurs différentes : la première déclinaison est noir, rouge et orange ; la seconde, jaune, rose, noir, gris et orange ; la troisième, noir et gris. Il existe une quatrième version qui n’est pas proposée.
Chez Warhol, la répétition de la figure se rapporte souvent à son exténuation. Le choix des sujets est en rapport avec une obsession de la mort, particulièrement pour ses toiles célèbres de Marilyn Monroe (peinte après son suicide) ou de Liz Taylor (peinte alors que l’actrice était gravement malade).
Le projet Truck fut pour Warhol purement commercial. On sait qu’il répondait à une commande passée par la Fédération allemande des transports à l’occasion du XXe congrès de l’Union internationale des transports routiers. Ce travail de recherche sert de modèle précis à l’œuvre finale sérigraphiée, qui en reproduit précisément les harmonies.

L’exposition Crude icons réunit également un projet réalisé pour une équipe de football des années 1970: Cosmos. Elle présente en outre le travail de recherche effectué autour du motif 15 $, motif qu’on retrouvera plus tard sur des T-shirts.

L’exposition a le mérite de rendre visible le fil ténu entre recherche plastique et enjeux commerciaux. Reconnu en tant que dessinateur publicitaire, Warhol craignait que le reste de son travail artistique ne soit pas pris au sérieux. Plutôt que d’opposer son travail de publicitaire et d’artiste, il les réunit. Il créa le Pop-Art.
Elle rend surtout sensible le travail d’un Warhol plasticien : les traits vifs, les collages parfois imparfaits, la genèse bouillonnante et fragile d’un rendu au final volontairement stéréotypé.