ART | CRITIQUE

Crazy Horses & A Display

PEmmanuel Posnic
@12 Mar 2004

Pour être plus juste, elle se découpe en trois moments : un petit cabinet de photographies nommé "Crazy Horses" réalisé avec Obsis, la sculpture de Lara Schnitger dans la pièce intermédiaire et au fond l’espace dédié à l’exposition "A Display" d’Eric Troncy consacré au travail de Lauris Paulus et de Claude Lévêque.

La galerie Air de Paris intensifie son action. Elle inaugure un nouvel espace jouxtant l’ancien et profite de l’événement pour organiser deux expositions aux contours bien différents.

La seconde exposition, située dans les salles supplémentaires rebaptisées pour l’occasion « Air 2 Paris », montre des artistes extérieurs à la galerie dans des postures d’installations collectives.
Pour être plus juste, elle se découpe en trois moments : un petit cabinet de photographies nommé Crazy Horses réalisé avec Obsis, la sculpture de Lara Schnitger dans la pièce intermédiaire et au fond l’espace dédié à l’exposition « A Display » d’Eric Troncy consacré au travail de Lauris Paulus et de Claude Lévêque. L’enchevêtrement des trois salles crée un enchaînement des œuvres sans véritable temps mort, une vision sans rupture que souligne des installations en interdépendance.

Situations opposées certes mais pas contradictoires. Plus qu’un marchand même s’il le reste par essence, le galeriste est devenu un commissaire d’exposition, curieux, soucieux de pluralisme et convaincu de l’intérêt des collaborations et des propositions extérieures.
Air 2 Paris apparaît donc comme une fenêtre ouverte, un nouveau lieu des possibles. C’est également le prolongement interne du projet initié avec la galerie voisine, Praz-Delavallade. Ce projet voit sa concrétisation dans la Random Gallery, une interface d’exposition mise sous la tutelle complice des deux structures. L’artiste Ben Kinmont ouvre le bal, à charge pour lui de choisir le prochain invité. Et ainsi de suite.

Air 2 Paris se pose également comme un espace de collision, réactif à la fois à l’actualité artistique et à l’engouement esthétique de l’équipe. La présence de Lara Schnitger ou celle des photographies de la série « Crazy Horses » justifient à elles seules l’empirisme des choix du galeriste. Elles consolident aussi une proposition cohérente qui entrevoit la place de la femme derrière le prisme de l’imagerie occidentale. La femme-objet du Crazy Horses réceptacle des désirs et des tentations trouve ici une grâce particulière dans des tirages noir et blanc où pointent à la fois l’humour décalé des poses et la sensualité des corps. En face de ces photographies, un texte de Jacques Prévert extrait de Brassaï, poème écrit en 1946, vient poser des mots sur des sensations visuelles aux confins du sadomasochisme.

Avec Beijing Bitch, Lara Schnitger parle à son tour de féminité. La structure conique, recouverte de tissu, occupe toute la surface de la pièce, encombrant la vision et imposant du même coup une forme de majesté proche du sacré. Cette structure qui prend tour à tour l’apparence d’une tente et d’une robe évoque autant le long travail de fabrication du tissu que l’abri, le refuge et la protection de la mère nourricière qu’illustrait en son temps Piero Della Francesca. Lara Schnitger se situe à ce point d’attache. Son travail illustre ces trajectoires de la femme qui travaille et qui enfante, de la femme qui exprime sa sensualité dans l’artifice de la beauté et de l’apparat. L’exposition de cette féminité, le mystère de son apparition ainsi que la violence qui transparaît lorsqu’on la dévoile sont contenus dans la mise en scène d’Eric Troncy intitulé « A Display ».

« A Display » : littéralement l’exposition, la révélation, l’étalage, noue un lien très fort entre l’œuvre de Lauris Paulus, un tirage photographique couleur montrant deux hommes assis tenant la photographie d’un sexe féminin et l’installation de Claude Lévêque, une cuillère sous un bol renversé posée sur un socle au milieu de la salle. La cuillère prise au piège devant la brutalité tranquille des deux hommes fait surgir la violence du rapport féminin-masculin.

Eric Troncy opère le glissement de la photographie vers l’installation, propose la monstration puis la suggestion sous une forme qui s’apparente à celle du dialogue. Troncy n’exclut pas le va-et-vient entre les deux œuvres (celles-ci ne sont distantes que d’environ deux mètres). Elle s’apparente peut-être aussi à la séquence cinématographique quand le plan prend tout son sens au vu de celui qui le précède ou le succède.
Cette segmentation de l’exposition était déjà à l’œuvre dans « Coollustre », manifestation que l’auteur avait montée l’été dernier en Avignon. La voici prolonger chez Air 2 Paris (avant de l’être cette année à Reims ou à Dijon dans d’autres versions de « A Display »), commenter même au regard des autres œuvres.