ART | EXPO

Cotillons et pacotille

15 Mar - 10 Mai 2014
Vernissage le 15 Mar 2014

Mêlant soigneusement savoirs-faires manuels et «outsourcing», patte de l'artiste et production standardisée, l'artiste met le doigt sur l’insaisissabilité de l'aura de l'œuvre d'art contemporaine, et s'inscrit en précurseur d'un des débats esthétiques les plus brûlants de notre époque, celui du courant dit du «Post-Internet».

Francisco Da Mata
Cotillons et pacotille

Citant ouvertement les formes issues du design et extrapolant sur l’idée générale d’«agencement», les œuvres de Francisco Da Mata questionnent de façon ontologique la notion d’image et sa circulation dans l’œuvre d’art.

Brisées, découpées, recomposées, travesties en coupure de presse, en logo, en motif, les images chez Francisco De Mata sont disséquées pour surgir sous d’autres formes matérialisant les rapports au temps et à l’espace régissant leur apparition et leur circulation.

La production des œuvres chez Francisco Da Mata est alors cruciale. Mêlant soigneusement savoirs-faires manuels et «outsourcing», patte de l’artiste et production standardisée, l’artiste met le doigt sur l’insaisissabilité de l’aura de l’œuvre d’art contemporaine, et s’inscrit alors en précurseur d’un des débats esthétiques les plus brûlants de notre époque, celui du courant dit du «Post-Internet».

Les œuvres produites par le Post-Internet peuvent être perçues comme une réponse informée aux stratégies de circulation des contenus contemporains, à l’ère du haut débit, de l’omniprésence des réseaux sociaux et du sacre par défaut de la figure du «jeune», agent naturellement le plus apte au maniement d’outils technologiques qu’il côtoie depuis son plus jeune âge.

Les objets ne sont pas importants en soi pour les artistes du Post-Internet: ils sont en revanche choisis et combinés pour incarner des valeurs et concepts mouvants. Les œuvres sont le support de leur propre signifiant, aura et commodité combinés, l’idée étant que les objets ont peut-être le pouvoir de «piéger» la séduction propagandiste des images, d’en geler le flux.

Chez Francisco Da Mata, bien que le «cadre» n’ait pas encore été remplacé par la «fenêtre», on peut noter une lucidité et un appétit identiques pour l’illusion que produit en soi l’image, et que l’artiste s’essaye chaque fois à déjouer. En revanche, bien que cherchant de façon forcenée à se donner des airs ultra contemporains, les moyens mis en œuvre par Francisco Da Mata demeurent profondément classiques — de même que finalement, la quête des artistes Post-Internet.

Cet intérêt pour l’image, ses modes d’apparition, sa relation à l’abstraction en tant qu’outil conceptuel d’agencement de la modernité, se rattache bien sûr à l’histoire de l’abstraction picturale, dont la Suisse, pays de résidence de l’artiste, demeure un acteur crucial. Le pays a ainsi su garder des liens consistants avec l’abstraction américaine quand le reste de l’Europe, meurtri par le style international, se tournait vers des pratiques plus figuratives et sensibles capable de restituer la complexité de l’horreur de la seconde guerre mondiale.

Pays de la transaction financière cryptée, mais aussi de la transparence et de la neutralité, la Suisse derrière une façade composée continue en fait d’abriter la complexité abstraite du monde contemporain capitaliste: et les artistes du Post-Internet ne font que souligner ces paradoxes, mettant au centre du débat la cruciale question de l’«accès»: qui a accès au réseau et à son idéologie, qui est capable de s’insérer dans son économie et d’en tirer profit? La rébellion de pacotille de Francisco Da Mata, bris de verre, coups de boule et graffitis rageurs, prend alors tout son sens, reflétant alors de façon aussi légère qu’amère nos soumissions quotidiennes.

Dorothée Dupuis