ART | CRITIQUE

Contes invertébrés

POrnella Lamberti
@18 Juin 2011

Le regardeur, effarouché, hésite, s’approche doucement de la bête abjecte, monceau dégueulasse de sang, de crin, de déchets, son regard vacille, tente en vain de s’accrocher à une forme connue. Il échoue et recule. Et, fasciné, recommence.

Peter Buggenhout a produit trois formes immondes qui maculent avec superbe l’espace de la galerie Laurent Godin.

L’une, ramassée sur elle-même comme un buffle, concentre des déchets industriels et organiques — rideaux de douche, mousse, corde, crin carbonisé et autres réjouissances — liés entre eux et copieusement arrosés de sang animal mélangé à de la résine. La texture, noire d’enfer, est une couche de souillure venant parfaire une œuvre démoniaque.

L’autre Å“uvre, plus allongée, est suspendue à un mur. Composée peu ou prou des mêmes matériaux damnés, elle est traversée de morceaux de bois rectilignes et rêches comme des pieux. La forme emberlificotée, empaquetée dans du plastique noirci, semble crucifiée…

La dernière sculpture est faite de ce que l’on suppose être des tôles chiffonnées, froissées, encastrées les unes dans les autres de manière empirique, et recouvertes d’une épaisse couche uniforme de poussière.

A l’instar des matériaux qui s’entrechoquent, le champ lexical s’affole à la vue de ces condensés de choses, de prime abord inintelligibles: écÅ“urant, obscène, difforme, dégoûtant, cramé, poussiéreux, sanguinolent, dangereux, intouchable, irrespirable, insupportable, amas, décharge, ordures, asphyxie, malaise, gêne…

«Les Contes invertébrés», se nomment à juste titre ces trois sculptures. Car la vertèbre qui permettait un peu de structure, de logique, semble avoir éclaté, générant ces monstres démembrés. L’on pourrait évoquer l’informe, l’indescriptible, la perte totale de repères. Cependant, si ces monstres déroutent et choquent, l’on n’est pas devant des objets suscitant pure incompréhension. Car ce serait occulter la propension de l’esprit humain à toujours projeter.

En l’occurrence, de ce chaos qui contrarie grandement notre recherche obsessionnelle de l’aseptisation, poignent des formes familières: ces tumeurs évoquent les statuettes des rites vaudous qui sont emmaillotées de fils et de cordes jusqu’à l’asphyxie. Ou ces quimbois, ces «paquets» renfermant des éléments ensorcelés, que confectionnent les sorciers jeteurs de sorts en Afrique et aux Antilles.

Généralement, ces sorts sont déposés à des endroits stratégiques. Ainsi, les «Les Contes invertébrés» de Peter Buggenhout sont-ils une farce ou une diablerie? Car que signifie la monstration stratégique de ces œuvres-maléfices au sein de la virginale et sacro-sainte galerie d’art?

Å’uvres
— Peter Buggenhout, The Blind Leading the Blind #43, 2011. Poussière sur une base de déchets (intérieur: polyester, bois, mousse, tissus, carton, résine, fer, papier aluminium). 220 x 230 x 200 cm. Pièce unique
— Peter Buggenhout, Gorgo #24, 2011. Polyester, métal, tissu, crin de cheval, sang, bois, plastique (intérieur: structure en fer, mousse de polyuréthane). 215 x 135 x 295 cm. Pièce unique
— Peter Buggenhout, Gorgo #13, 2007. Technique mixte, polyuréthane, bois, crin de cheval, tissu, plastique, sang sur une base de déchets. 301 x 97 x 68 cm. Pièce unique
— Peter Buggenhout, The Blind leading the Blind #16, 2007. Polystyrène et matériaux jetables recouverts de poussière (intérieur: structure en fer, papier mâché, résine, polystyrène). 66 x 109 x 154 cm. Pièce unique

 

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