DANSE | CRITIQUE

Constellation

PSafidine Alouache
@14 Jan 2014

Modernité et tradition, dans Constellation, Alonzo King bouge entre ces deux pôles le curseur artistique du spectacle. Dans des solos et des duos, les danseurs emportent avec eux toute une cosmogonie où les lumières, le chant et la musique appuient la danse, conduisant le spectacle à un carrefour artistique où les rapports humains sont décryptés.

Le premier acte de Constellation, qui en compte deux, laisse apparaître des danseurs composant leur propre thématique artistique. Ils dansent seuls, dans une configuration solaire baignée de lumières légèrement tamisées. Quoique différents, leurs gestuelles sont homogènes car de la même grammaire artistique, faits de virgules des bras, d’inflexions des jambes, de contorsions du thorax, de mouvements jetés en avant. Dans les solos, aucun mouvement n’est synchronisé mais ils participent au même chromatisme artistique, dans la même dynamique. Dans une cosmogonie dessinée par des jeux de lumières, les danseurs deviennent étoiles dans des jeux de solos. Les membres bien étirés, les mouvements très élancés, ils tendent leurs mouvements vers l’avant, à la recherche d’un horizon, d’un ailleurs de proximité. L’autre, le vis-à-vis est ignoré. Comme absents, comme uniquement poussés par une mécanique qu’ils ne maîtrisent pas.

Le danseur a pour média son corps. Comme un instrument, il en joue, jaloux de ses multiples possibilités corporelles. Tout est grâce et tension. Le corps devient élastique, les danseurs se contorsionnent, à la fois libres de leurs gestuelles et portés par une grammaire artistique qui fait du corps une mécanique. L’expression corporelle dans sa plus simple expression devient le médium de la chorégraphie. Du danseur, on ne voit, on ne sent au début que son corps, rien que son corps. Puis au fil du spectacle, une posture humaine, fait d’un désir vers l’autre, vers une communion corporelle, traversée d’émotions et de perception, se dessinent dans la configuration des mouvements. Ce qui tenait lieu de mécanique très codifiée dans un pré-carré voué à la solitude devient monde à découvrir, recherche d’un ailleurs, découverte d’un autre, d’un vis-à-vis. Sur scène, les danseurs sont traversés par les mêmes «préoccupations» spatiales et artistiques, dans un même mouvement, une même dynamique, un même rythme. Leurs corps, leurs gestuelles, leurs déplacements se nourrissent de tension et de lâchers-prises. Ils oscillent entre liberté et position académique, entre modernité et tradition.

Opéra, musique, danse et lumières font du spectacle un carrefour artistique. Autant dans le premier acte, les danseurs sont baignés d’une solitude, autant la danse ne l’est pas en rejoignant d’autres arts. Une mezzo-soprano (Maya Lahyani) est sur scène et accompagne les danses de ses chants, chants presque religieux pour certains. La lumière apporte un élément discriminant au spectacle. Les couleurs sont vives, fluorescentes et plongent la scène dans une modernité où l’intimité semble avoir fait, pour l’instant, ses valises. Peu ou pas de clairs-obscurs, la lumière investit l’espace comme un personnage à part entière. Multiple et variée, elle est uniforme et vive à chacune de ses apparitions.

Au fil du spectacle, des boules de couleurs sont lancées entre les danseurs, premier moment d’une mise en relation. Les boules roulent parfois maladroitement, comme des étoiles perdues dans un univers à la recherche de synapses. Dans le deuxième acte, les danseurs ne se suffisent plus à eux-mêmes, leurs saluts viennent d’un autre vis-à-vis. L’absence qui habitait les rapports entre danseurs, juste en équilibre avec eux-mêmes, comme reliés à rien, se délite. Un lien, une relation se présentifient entre les danseurs. Ce sont dans ces différentes gestuelles que le chorégraphe américain Alonzo King interroge ce rapport à soi-même et à l’autre.

Il interroge aussi les rapports entre individus en lien avec un environnement à travers une cosmogonie par le biais de danseurs éparpillés sur scène tels des étoiles. Le curseur artistique évolue durant le spectacle. Dans le premier acte, le corps est le média premier de la chorégraphie, il en est l’aiguillon pour ensuite être relayé, dans le deuxième acte, par la personne du danseur pour faire apparaître des duos et des danses de groupe. La solitude est brisée, des relations se forment, un groupe de danseurs apparaît. La solitude du danseur n’est qu’un corps quand les relations qu’il établit avec les autres font de lui une personne, une entité artistique qui trouve un repère dans un monde qui l’environne. Les danseurs se regardent, se rapprochent, se rencontrent, se touchent. L’autre devient complice, compagnon de route et de scène.

Ce sont des mouvements qui prennent leur source dans la danse classique avec de multiples pointes. Il y a quelques cassures de corps au séant, des mains qui s’ouvrent, paumes ouvertes au dessus des épaules, des équilibres qui sont recherchés en soi puis en l’autre, dans un corps à corps où les membres s’emboîtent, se touchent, se caressent, l’autre devenant un appui, un allié, un complice, un repère, une moitié dans lequel chacun se reconnaît dans l’autre. Et puis il y a aussi ces lâchers-prises dans les duos, très beaux dans leurs postures, dans des tableaux qui ressemblent, parfois, à des peintures dans une approche légère, élégante comme des feuilles portées par un vent. Autant les mouvements étaient très dynamiques, très élancées dans le premier acte, autant ils deviennent dans le deuxième acte, légers, gracieux, élégants comme des petites touches artistiques jetées sur un piano.

L’extime devient intime. Les danseurs découvrent ce rapport à l’autre qu’ils ignoraient dans une atmosphère paradoxalement baignée de jeux de lumières vifs, où le toucher devient appui, caresse, légèreté pleine d’attention. A une époque où la solitude semble avoir gagné ses galons de général, Alonzo King invite scéniquement au désir de l’autre, à sa rencontre en faisant apparaître une autre danse. Ce qui tenait lieu de contorsions, de tensions, de rapidité devient élégance, touchers diffus, mouvements fluides, peintures artistiques où les postures deviennent poésies. Dans le deuxième acte, les danseurs ont des mouvements amoureux au temps quand auparavant, les mouvements ne s’arrêtaient pas, comme secoués par un stress artistique. Ceux-ci étaient dans une dynamique sportive, rythmée où les danseurs devenaient comme de faux diplomates de leurs propres corps, un corps à soi-seul que l’on découvre dans des contorsions sans intimité. Au premier acte, les danseurs existaient parce qu’ils bougeaient, parce que leurs corps étaient toujours en mouvement, même à l’arrêt. Là, le mouvement vers l’autre se découvre, les rencontres se font dans une dynamique plus apaisée, plus sûre d’elle. Le temps semble être partagé entre les danseurs.

La danse est à la fois classique et moderne. Les danseurs utilisent les pointes, comme un élément indispensable de leurs gestuelles, et se nourrissent de modernité dans une approche du corps et à l’autre fait de liberté. On est à cheval entre différents segments artistiques, différents courants de danses. L’individu fait corps avec un tout, le particulier fait lien avec le général, le classique couche avec le contemporain, nous sommes dans des carrefours et des intersections artistiques où le curseur est sur plusieurs focales. Le danseur se suffit à lui-même et pourtant, il s’appuie sur l’autre.

La danse devient sociologique, dans son approche à l’individu, à l’autre. Elle est une photographie des relations qui traversent l’individu dans un monde où l’hyper-ego est de règle tout en restant confiné dans un espace réduit à sa solitude. Alonzo King en décrypte les soubresauts dans des gestuelles où la grâce, la tension, le charme corporel des danseurs deviennent un cadre de déplacements où les danseurs finissent par se rencontrer après moult circonvolutions spatiales de toute beauté, où l’un finit par faire avec l’autre.

Dans Constellation, Alonzo King fait du corps son propre support, son propre suppôt mais invite aussi celui-ci vers un autre univers, une autre grammaire artistique faite de conjonctions où la danse puise sa force dans des duos, dans des jeux de scènes où souffles et rythmes sont différents. La danse peut-elle être uniquement habitée par une gestuelle corporelle, stricte, codifiée, sujet du pouvoir comme dans la danse classique, ou a-t-elle sa place dans un rapport à l’autre qui lui découvre une autre vérité, celle d’une liberté, comme dans les danses contemporaines ? Ces deux types de danse peuvent-ils être pile et face d’une même pièce? Alonzo King apporte une réponse en créant un monde trans-art, trans-historique qui marie avec bonheur différentes époques, différents courants artistiques et différentes postures de danse. Le monde de la danse ne serait-il pas après tout un monde multipolaire où le repère à l’autre prédomine ? C’est à ces questions que Alonzo King interroge, témoin privilégié artistique, et qui fait de la danse un baromètre sociologique des rapports humains.