PHOTO | CRITIQUE

Concrete. Buildings

PFrançois Salmeron
@01 Fév 2013

Guillaume Janot confronte deux séries de photographies réalisées à Pékin. L’une, intitulée Concrete, présente sur de grands formats des photos d’immenses arbres faits de béton, dans un drôle de parc d’attraction. Buildings, quant à elle, expose sur de petits châssis des tirages représentant des immeubles datant des années soviétiques.

La série Concrete présente d’imposants troncs d’arbres photographiés à hauteur d’homme, dont on perçoit les racines s’étalant hors du sol ou plongeant dans les entrailles de la terre. Dans une nature foisonnante où les branchages et les feuillages s’entremêlent, ces colosses se dressent fièrement face au spectateur. Les troncs sont énormes, écorchés, striés par le temps et les intempéries, et les racines, quant à elles, se déploient comme des tarentules géantes. On voit aussi des rochers disséminés çà et là au pied des colosses, ou d’autres arbres aux troncs bien plus frêles aux alentours.

Ainsi, nous pourrions avoir l’impression de nous trouver pratiquement dans une forêt tropicale tant les troncs d’arbres sont impressionnants. Pourtant, quelques indices viennent perturber notre perception. Tantôt on perçoit une portion de bâtiment derrière un arbre, tantôt on trouve une porte incrustée dans un tronc. Un espace entre les racines semble se creuser, semblable à une caverne, ou un bout de grillage se fait également remarquer. Alors, dans quel type d’environnement nous situons-nous finalement? Et face à quoi nous trouvons-nous au juste? Doit-on remettre en question notre première impression, celle d’être face à la nature?

Car la série Concrete mêle habilement le faux et le vrai. En effet, ces arbres n’en sont pas véritablement: ce sont juste des sculptures en béton («concrete» signifie certes «concret», mais aussi «béton»). Ces arbres apparaissent donc comme des copies trompeuses, qui nous font passer le double pour l’original. L’art se définit donc ici comme une «mimésis», c’est-à-dire comme une pure imitation de la nature, dont l’intention serait clairement de nous berner. Mille détails sont mis en œuvre pour rendre les troncs d’arbre on ne peut plus réalistes (imperfections, difformités, entailles, stries, écorchures), comme si ceux-ci avaient subi les aléas du temps.

Guillaume Janot a pris le parti de jouer sur l’ambiguïté des images. Il présente ces sculptures en mettant en valeur les ressemblances qu’elles peuvent avoir avec des arbres «originaux». Il ne montre jamais de vue d’ensemble ou de contre-plongée, afin de percevoir un arbre dans sa totalité. Car on peut penser que des vues globales nous permettraient de nous rendre facilement compte du caractère factice des arbres de béton.
Guillaume Janot laisse toutefois entrevoir quelques précieux indices, comme nous le signalions. Dès lors, nous comprenons assez vite le subterfuge. Ces sculptures font donc partie d’un espace totalement artificiel, puisqu’il s’agit en fait d’un parc d’attraction. Les portes au pied des structures en béton ne sont d’ailleurs que des accès pour les gardiens du parc, par exemple.

A ces grands tirages d’arbres artificiels répondent deux séries représentant des buildings. Ceux-ci apparaissent comme les déclinaisons d’un même genre de bâtiment, à savoir des immeubles datant de l’époque maoiste. Ils obéissent tous à la même architecture, assez sommaire, au demeurant: une barre rectangulaire avec quelques avancées sur les façades, afin de créer de petits balcons. On ne perçoit personne aux fenêtres, tout semble assez morne et vide, si ce n’est parfois, quelques passants ou véhicules qui circulent au pied des immeubles et apportent par là un peu de dynamisme aux photos. Ainsi, les buildings sont représentés comme de petites structures mises les unes à côtés des autres. Cela confère à l’ensemble le caractère d’une œuvre sérielle, comme en peinture par exemple. Le rapprochement vers cette discipline est d’autant plus légitime à faire, que les photos sont imprimées sur de petits châssis. Guillaume Janot effectue donc un inventaire de reliques provenant d’un passé révolu.

Les buildings paraissent surtout assez vétustes. Ils sont même voués à disparaître, apprend-on. Ils ne seront certainement pas rénovés, et l’on préfèrera les raser afin de reconstruire de nouvelles barres d’immeubles. Les peintures sont parfois écaillées, et les couleurs qui revêtent les surfaces délavées (jaunâtre, verdâtre ou gris, par exemple). Et, à part les quelques écriteaux en chinois que l’on trouve sur le toit des immeubles ou à leurs alentours, rien ne nous indiquerait que l’on se situe à Pékin plutôt qu’ailleurs.
Une impression d’uniformité se dégage donc de cet ensemble, où les buildings apparaissent finalement comme de petites sculptures sérielles répondant avec justesse aux grands tirages des arbres de béton.

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