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Computer-generated Photography

PBarbara Le Maître
@12 Jan 2008

Une entreprise d’éviction ou de ruine du référent photographique : une chose est ou existe quand elle est première, c’est-à-dire quand elle n’est déduite d’aucune autre chose… Contre la logique de l’empreinte, la mise en doute, l’effacement partiel, et jusqu’à l’annulation de la référence.

Première image : Ceci n’est pas une Nike. Quand bien même photographique, la représentation d’une chose n’est pas la chose… juste un jeu de formes, de matières et de couleurs qui, en certaines occasions, en devient la réplique ou la simulation.
On se souvient des propositions picturales de René Magritte, on sait à quel rigoureux dépli analytique Michel Foucault les avaient vouées. Pour autant, nous ne sommes pas devant cette photographie comme devant certains tableaux de Magritte. Affaire d’enjeux : solidement enracinée en terrain esthétique et sémiologique, l’affirmation du peintre surréaliste fait ici l’objet d’un changement radical de perspective ou, pour le dire autrement, la question du signe semble d’abord réévaluée à l’aune du mode de production industriel.

Il se trouve que, pour lors, la chose elle-même affirme qu’elle est une Nike, irrévocablement : la pipe magrittienne se contentait de ressembler à une vraie pipe, quand la chaussure photographiée est griffée, en sorte que les quatre lettres orange sur fond noir constituent, ni plus ni moins, un très lisible certificat d’identité. Ensuite, le glissement opéré entre nom commun et nom propre déplace l’équivoque : au-delà du geste de représentation, de la coupure par laquelle il s’institue, du leurre qu’il suscite, si ceci n’est pas une Nike, c’est peut-être parce qu’un trafiquant peu scrupuleux aura maquillé le produit, dissimulé des chaussures ordinaires sous une étiquette plus prestigieuse ? En conséquence de quoi, le propos se métamorphose : la question posée par Magritte visait la ressemblance en œuvre dans l’image, son statut, son efficace, ses limites, alors que Ryuta Amae interroge la possible contrefaçon du produit ou, mieux, du référent.

Deuxième image : Ceci est un château. Pourquoi ? Parce que, contrairement à la précédente, cette photographie est sans patron dans le réel, sans référent tangible, unique, spécifique et… susceptible de falsification. Proposition admirable de lucidité, à l’ère du virtuel : ce qui conduit à énoncer « ceci est… » ou « ceci n’est pas… » ne dépend plus de la valeur de réalité d’une chose, mais de sa valeur de prototype. En somme, selon le photographe, une chose est ou existe à partir du moment où elle est première, c’est-à-dire à partir du moment où elle n’est déduite d’aucune autre chose. Donc, paradoxalement, si cette photographie est un château, c’est pour la simple raison qu’un tel château ne saurait être trouvé nulle part ailleurs que dans cette image.

L’entreprise d’éviction ou de ruine du référent se poursuit partout dans l’exposition, de façon plus ou moins sourde… Dans Prodrome I et II, il s’agit sans conteste de créer un monde inédit (quoique vaguement apparenté à certains univers troglodytes d’Inoshiro Honda), il s’agit d’inventer autant de décors neufs pour un peuple à venir.
Le grand paysage urbain Sans Titre, dans lequel nous reconnaissons malgré tout un carrefour, un échangeur, des immeubles qui pourraient être les nôtres, réitère avec discrétion le geste d’effacement : ici ou là dans la photographie, sont disséminés de petits rectangles blancs, tous panneaux d’affichages intégralement vidés de leurs représentations, exactement comme dans les photographies d’écrans d’Hiroshi Sugimoto. Au final, contre la logique de l’empreinte, Ryuta Amae opte pour la mise en doute, l’effacement partiel, et jusqu’à l’annulation de la référence.

Ryuta Amae
Ceci n’est pas une Nike, 2002. Photo couleur, châssis aluminium. 90 x 120 cm.
Ceci est un château, 2002. Photo couleur, châssis aluminium. 90 x 120 cm.
Prodrome II, 2002. Photo couleur sous plastique transparent, cadre en bois. 185 x 239 cm (encadrée).
Prodrome I, 2002. Photo couleur sous plastique transparent, cadre en bois. 176 x 233 cm (encadrée).
Sans Titre, 2002 Photo couleur contrecolé sur aluminium, châssis aluminium. 161 x 312 cm.
Postmodern II, 2001. Photo couleur sous plastique transparent, cadre en bois. 176 x 248 cm (encadrée).

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