PHOTO | CRITIQUE

Clairvaux

PRoland Cognet
@28 Juin 2008

Les prisons fascinent les photographes. L’exposition Clairvaux d’Eric Aupol met en scène un dialogue désespéré entre l’ombre et la lumière. Entre analyse et performance, il occupe avec justesse un espace méditatif.

Les prisons fascinent les photographes : lieux où tout doit être visible mais lieux coupés du monde, elles entretiennent un rapport paradoxal avec le regard. A la suite de Michel Foucault, Mathieu Pernot avait exploré les mécanismes de la surveillance pénitentiaire. Léa Crespi s’est, quant à elle, mise à nu et mise en scène pour rencontrer les fantômes de l’ancienne prison de Brest. Entre analyse et performance, il existe un espace méditatif qu’occupe avec justesse Eric Aupol.

A l’occasion d’un atelier de photographie, en 2001 et 2002, avec les détenus de Clairvaux, Eric Aupol avait photographié l’ancienne prison installée dans les murs de la vieille abbaye cistercienne de Clairvaux.
La Maison européenne de la photographie expose une partie de la série. L’accrochage, qui privilégie les vues frontales et carrées des cellules, donne une idée trop systématique d’un travail qui, déclinant des formats et des points de vues plus variés, aurait sans doute mérité plus de place.

Comme souvent chez Eric Aupol, la lumière se fait rare. Faisant face à l’objectif, elle plonge les lieux dans l’obscurité du contre-jour. Cependant, il en reste assez pour distinguer les subtilités des couleurs et toucher les matières des murs décrépis, des plafonds voûtés et des sols dallés.
Les cellules, par leur dépouillement et leur silence, ont quelque chose de monacal. Ce qui n’est pas étonnant, si l’on pense à l’ancienne fonction de l’édifice, mais ce qui prouve aussi que les lieux ont une mémoire. Les murs sont des palimpsestes, ces parchemins grattés pour être réutilisés. Ils portent les traces du temps et des métamorphoses des lieux.

Une fois n’est pas coutume, la figure humaine, toujours en creux dans les séries d’Eric Aupol, est cette fois bien présente. En effet, l’accrochage comprend cinq petits portraits en buste et cadrés serrés de Thierry, un détenu qui pose devant la lucarne de sa cellule. Là encore, le corps, baigné dans une lumière verdâtre, se laisse manger par l’ombre.
Thierry prend des poses de culturistes qui mettent en valeur ses muscles et ses tatouages. Il est vu de dos, de profil ou de face, mais son regard ne croise jamais l’objectif. Comme s’il refusait toute intériorité, toute affirmation de sa subjectivité.

Ces lieux et ces êtres sont abandonnés, ils sont relégués. Sans planche de salut. Dans son dialogue avec l’ombre, la lumière, symbole de la grâce ou de la raison, pourrait en effet être source d’espoir. Las ! Dominique Baqué remarque avec pertinence que, dans cette série sur Clairvaux, la lumière est tellement pure qu’elle en devient opaque. Aussi opaque qu’un mur contre lequel on viendrait se heurter.

Publications
Eric Aupol. Photographies 2000-2002, texte de Dominique Baqué, Actes Sud / Altadis, 2002.
Eric Aupol. Photographies 2000-2004, Images en Manœuvre, 2004.

Eric Aupol
— Série de 5 photographies de Clairvaux, 2001-2002. Epreuves chromogènes contrecollées sur aluminium et encadrées dans des caisses américaines. 100 x 100 cm et 100 x 75 cm.
— Série 5 photographies de Thierry, 2002. Epreuves chromogènes contrecollées sur aluminium et encadrées dans des caisses américaines. 60 x 40 cm.

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