PHOTO

Claire-Jeanne Jézéquel, David Renaud

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

Ça rampe, ça s’aplanit, s’aplatit, s’organise, avec Claire-Jeanne Jézéquel. Ça retranscrit le plus exactement possible le territoire, avec David Renaud.

Dans la grande salle du Centre, Claire-Jeanne Jézéquel a disséminé un ensemble de pièces, qui en anime et remodèle le volume : ça rampe, ça s’aplanit, s’aplatit, s’organise. Ça est en céramique, en fonte d’aluminium, ou en contre-plaqué souple. De grandes plaques de ce bois composite, découpées, incisées, parcimonieusement ajourées de formes fines et oblongues, ou, au contraire, largement évidées, jusqu’à une fragilité de dentelle, étonnent par l’évidence inattendue des formes que l’artiste semble y découvrir. Elles reposent sur des tréteaux de différentes hauteurs, qui impriment aux plans des ondulations de vagues, puis elles se courbent pour épouser le sol, ou grimper au mur. Les incises, comblées de mastic blanc, évoquent des tracés de couturier, et leur confèrent un air inachevé, et inachevable. Une teinte monochrome appliquée en leur verso affirme paradoxalement la bi-dimensionnalité de ces pièces, qu’une brisure à angle droit ne suffit pas à contrecarrer. Bien que non planes, et non accrochées au mur comme de la peinture, elles résistent à la troisième dimension, et à la multiplication des points de vue propre à la sculpture.

De même, ce qui rampe dans Ça rampe, c’est une pièce autour de laquelle on ne peut tourner, puisqu’elle traverse de part en part une cloison, et, quoiqu’en trois dimensions, elle reste sans volume : une dizaine de nappes de fonte d’aluminium, à la fluidité gélifiée, reposent à la queue leu leu sur une barre métallique horizontale, à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol. Ça, c’est aussi, assurément, le matériau lui-même, pauvre et non artistique, mais que les formes révèlent riche d’une autonomie surprenante. Quand les pièces, elles, ne se donnent pas comme sculptures autonomes, mais comme éléments sollicitant l’espace et l’imaginaire, pour ouvrir sur « un paysage mental ».

Le paysage est aussi au centre du travail de David Renaud, qui prend pour point de départ une image déjà doublement toute faite : la carte géo/topographique. Composition de lignes et de couleurs, quoique entièrement codifiée, elle est aussi indiciellement liée au territoire qu’elle retranscrit le plus exactement possible. En la découpant, la repeignant, ou en la développant en trois dimensions, David Renaud attire l’attention sur ces codes, et la perception des paysages, qu’ils contiennent en les camouflant. Au centre d’art d’Ivry, il a choisi d’investir la totalité d’une salle, et de la transformer en un morceau d’Océan Indien à l’échelle 1/25000e, avec, là-bas, les îles Kerguelen, inaccessibles pour le spectateur empêché de marcher sur l’eau. Le sol en pente de la salle a été rehaussé, et remis à l’horizontale, peint en bleu, et strié des longitudes et latitudes cartographiques. Les îles, découpées, et collées sur cet océan statique, redeviennent hors d’atteinte, lointaines et sauvages, comme vues d’avion, d’où elles évoquent l’empreinte d’un animal géant, ou l’impact d’une tache, et ses éclaboussures, dispersées sur la surface picturale. Ce trouble perceptif et sémantique, qu’exacerbe la frustration provoquée par l’impossibilité de les approcher, provient de la juxtaposition de deux échelles incompatibles (l’échelle humaine et celle de la carte) dans un même espace condensé et fini : le volume blanc, et clos, de la salle, réduit par le rehaut du sol, comme une métaphore oppressante de notre captivité terrestre.

Claire-Jeanne Jézéquel
Ça s’organise, 2001-2002. Céramique, acier, inox.
Ça rampe, 2002. Aluminium, acier.
Ça tombe en plan (pêche), 2001-2002. Contre-plaqué souple, mastic, tréteaux.
Ça tombe en plan (pacifique), 2001-2002. Contre-plaqué souple, mastic, tréteaux.
Ça tombe en plan (indien), 2001-2002. Contre-plaqué souple, mastic, tréteaux.
Ça tombe à plat (or), 2001-2002. Contre-plaqué souple, mastic, tréteaux.
Ça tombe en plan (lavande), 2001-2002. Contre-plaqué souple, mastic, tréteaux.
Ça tombe à plat (oasis), 2001-2002. Contre-plaqué souple, mastic, tréteaux.

David Renaud
Îles Kerguelen 1/25000e, 2002. Acrylique, structure de bois, carte géographique. 22, 5 x 5,7 x 1,1 m.