PHOTO | CRITIQUE

Cities

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

Les photographies de Thomas Struth, expurgées de présence humaine, rappellent que la surface des choses, la peau du monde, porte les stigmates de ses maux.

Au début du XXe siècle, alors que s’épanouissaient les métropoles modernes, Georg Simmel définissait le paysage comme le produit de deux opérations concomitantes : la soustraction au flux chaotique et infini du monde d’un morceau délimité, et sa formation comme unité qui trouverait en soi son propre sens.
En ce début de XXIe siècle, transformé en un chantier planétaire proliférant de stimuli visuels inextinguibles, le monde semble en passe de devenir définitivement urbain. Thomas Struth pourrait bien en être le brillant paysagiste.

La cohésion de ses tableaux photographiques — leur unité, aurait dit Simmel —, tient dans une tension vertigineuse tout entière induite par le point de vue. À partir de cette clef de voûte, s’organise un agencement rigoureux, respectueux des lois du genre. Les couleurs, par exemple : là, elles s’étagent en plans successifs selon la tradition de la perspective aérienne (bâtisses de briques rouges sur fond de tours bleu acier, à Dallas), ailleurs, elles charpentent l’image par de subtils équilibres (triangle de touches bleu turquoise rehaussé d’un zeste de rose saumon, dans un océan de béton brut, à Nanjing). L’organisation plastique est sans faille. S’appuyant sur un ciel blanc à l’horizon escamoté, elle compresse l’image dans les deux dimensions d’une surface photographique lisse, et glaçante, qui tient à distance. Mais ce même point de vue qui embrasse en un large champ des réalités spatiales complexes, les grandes dimensions des tableaux, et l’extrême précision des détails, poussent à un travail de scrutation minutieux, et sans distance.

Un monde se révèle, un instant suspendu dans sa frénésie de surenchère. L’artifice éclate, s’avouant maître d’œuvre de l’ordonnancement du visible. Les gratte-ciel ressemblent à leurs maquettes, les édifices pimpants tiennent du décor de carton-pâte, à usage de cache-misère. Ici on bâtit sans retenue, sans tirer la moindre leçon des désastres urbanistiques et écologiques d’ailleurs (Chine), et, là, le délabrement semble sans remède, pauvrement égayé par les signes d’une société qui ne renonce pas au consumérisme (Brésil).

Les photographies de Thomas Struth, expurgées de présence humaine, rappellent que la surface des choses, la peau du monde, porte les stigmates de ses maux. Ces prélèvements pelliculaires, en échantillons magistralement découpés, invitent à une contemplation presque coupable de la frénésie tentaculaire et chaotique des hommes, en leur absence même.

Thomas Struth
Bureau :
— Strasse in Los Angeles, Los Angeles, 2002. C-Print. 66 x 84 cm.

Rez-de-chausée :
— Nanjing, Nanjing, 2002. C-Print. 152,8 x 180,2 cm.
— Pudong, Shanghai, 1999. C-Print. 178 x 207 cm.
— Manzhouli, Inner Mongolia, China, 2002. C-Print. 180 x 217,3 cm.
— Avenida Tiradentes, Sao Paolo, 2001. C-Print. 174,3 x 208,5 cm.
— Rua Venceslaû Bràs, Sao Paolo, 2001. C-Print. 117,6 x 139,6 cm.
— Hilo Street, Jiyu Gaoka, Tokyo, 2003. C-print. 178 x 218,6 cm.

Sous-sol :
— Tokyo Fair, Tokyo, 1999. C-Print. 174,6 x 227,6 cm.
— Dallas Parking Lot, Dallas, 2001. C-print. 176,6 x 247 cm.
— Drammen 2, Drammen, Oslo, 2001. C-Print. 168 x 223,5 cm.
— Times Square, New York, 2000. C-Print. 178,3 x 212.
— Hailar, Inner Mongolia, China, 2002. C-Print. 174 x 215,8 cm.

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