DANSE

Choisir de moment de la morsure (+entretien vidéo)

PSiyoub Abdellah
@27 Mai 2010

Avec Choisir le moment de la morsure, Myriam Gourfink piège le temps dans un filet aux mailles fragiles. Minimale et absolue, cette nouvelle pièce expose à une expérience proche de l'état de perceptions modifiées.

A l’ouverture des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, placées sous l’éclairage de l’expérience sensible, difficile de trouver chemin plus direct vers les différentes possibilités offertes par ce thème que le travail de Myriam Gourfink. Le temps passé face aux propositions scéniques de la chorégraphe est une immersion, l’acceptation d’un sens temporel différent, d’un espace parcouru de lignes de fuite et de tension intimement mêlées. Le travail de réalité appliqué au corps, l’extrême connaissance et la maîtrise virtuose tissent un état de corps troublant et enivrant.

Lorsque débute Choisir le moment de la morsure, les éléments prennent place les uns après les autres. Les corps que sont les danseuses viennent se déposer dans l’espace tandis que chaque source lumineuse attend perchée sur son pied. Deux baffles en équilibre parachèvent le décor. L’espace qui paraît vide s’emplira jusqu’au débord au fil des mutations perpétuelles et parfois étrangement imperceptibles qui traversent les corps des trois danseuses et peut-être, subrepticement, celui des spectateurs.

Chaque cellule semble mise en mouvement dans une lenteur qui frôle l’immobilité vécue. Les molécules humaines vibrent et viennent heurter la salle. Le trio forme un organisme étrange aux appuis inattendus et déplacés sans cesse. Les corps apparaissent comme une modélisation des liens secrets entre les êtres. L’installation de chair est parcourue de lignes de tension, de sursauts, de flux électriques.

Trois partitions, trois corps, trois êtres se mêlent dans une sculpture toujours mouvante. Le flux continu agit comme une formule de l’éternel présent. Lorsque les pensées divaguent, tentent d’échapper à l’hypnose ou à l’engloutissement par la musique, lorsque l’œil se ferme ou se tourne vers l’intérieur, l’étonnement est grand de l’importance de la transformation de l’anémone tricéphale. Les danseuses ne finissent plus de se prolonger, mues par de minuscules contractions, des frôlements délicats, une distance toujours maintenue de soi à l’autre. La lenteur de ces micro mouvements, la précieuse précision des variations infimes des qualités, des intensités, de ce qui nous chute et de ce qui nous érige donne à voir la réalité d’une recherche constante d’équilibre. Très lentement, presque à notre insu, la mutation a lieu.

L’attente est infinie, le présent éternel. Alors, baignés dans la musique de Kasper Toeplitz, il nous est donné de contempler une matière vivante. Liés par l’espace et le temps, rendus proches par un environnement perceptif commun de vibrations sonores et lumineuses, nous sommes prêts à goûter l’étonnement d’un poing dans une bouche écartelée, la force de mains et de pieds conscients de leurs rôles d’extrémités.

Le système formé par la composition musicale, les partitions de corps et les lumières demeurent dur. Les corps en tension et en conscience s’apparentent au corail plus qu’à une quelconque algue balancée par les courants. Dans la force d’une rencontre toujours différée entre elles, dans l’espoir déçu d’une animalité crue, entré en état de perceptions modifiées, l’intellect se souvient: une belle idée m’émeut.

— Chorégraphie: Myriam Gourfink
— Interprétation: Myriam Gourfink, Déborah Lary, Cindy Van Acker
— Musique: Kasper Toeplitz
— Lumière: Séverine Rième
— Costumes: Kova
— Régie: Zakariyya Cammounvv

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