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Chiho Aoshima

PPierre-Évariste Douaire
@12 Jan 2008

L’univers fantastique de Chiho Aoshima plonge ses racines dans la tradition japonaise de l’époque Édo. Il évoque autant l’époque des géants et des déesses que celui d’internet et des problèmes climatiques. En perpétuel lutte avec les éléments, la main de l’homme est autant dévastatrice qu’autodestructrice.

Après quatre ans d’absence Chiho Aoshima expose à nouveau à la galerie Perrotin. Son style et ses préoccupations sont toujours les mêmes. Entre temps la jeune artiste japonaise de trente ans a profité de l’engouement généré par Murakami. Elle a multiplié les expositions personnelles à travers le monde. Fruit de l’incubateur Kaikai Kiki, elle vole de ses propres ailes tout en continuant à travailler pour le maître du néo pop manga. C’est elle entre autre qui numérise les dessins de Murakami et qui élabore les peintures préparatoires. Son rôle est aussi important que minutieux. Cette compétence se retrouve évidemment dans ses propres créations assistées par ordinateur.

Quand on regarde cette génération, il faut éviter une erreur d’appréciation. Bien qu’exposés dans des galeries et des centres d’art, ces artistes sont certainement plus préoccupés par le cinéma que par les cimaises des musées. Bien qu’ils puisent leur originalité dans le terreau des arts graphiques traditionnels japonais, ils sont tout autant attentifs à l’imagerie des bandes dessinées et à l’imaginaire des films d’animation.
Leur univers se situe en bordure du champ de l’art. Leur stratégie les oblige à passer par des figures imposées, mais leur principal but semble être la réalisation du film d’animation. Se hisser à la hauteur d’un Miyazaki, le créateur de Princesse Mononoké (1997), semble être leur objectif.

Si l’on prend pour vrai ce constat, il faut évaluer leur travail sous cet angle. Il faut peut-être les envisager davantage comme producteurs-réalisateurs que comme artistes peintres. Leur travail d’atelier, en groupe, en équipes se rapproche plus du modèle cinématographique d’animation que de celui des peintres traditionnels.
Même un Jeff Koons, gros absorbateur de main d’œuvre, travaille dans une autre optique. Murakami avait dès 2003 réalisé Superflat Monogram pour la maison de luxe Louis Vuitton. Ce petit dessin animé, distribué aux clients de la marque, venait clore la collaboration avec Marc Jacobs, le célèbre designer de la marque. Loin d’être une simple commande, un banal film publicitaire, ces trois minutes d’animation nourrissaient l’espoir de porter sur grand écran les rêves de l’artiste.

Il faut peut-être regarder le travail de Chiho Aoshima dans cette perspective? La dernière fois, elle avait posé un papier peint sur deux colonnes de l’ancien espace de la galerie. Cette fois-ci, elle a vu les choses en grand. Une frise géante s’étale sur les quatre murs d’une pièce spécialement construite pour l’occasion. Le sol a lui aussi été l’objet de toutes les attentions. Des éléments de la fresque s’invitent sous les pas du spectateur. Enfermé dans cette boîte fantasmagorique, ce dernier ne peut que divaguer.

Entre salle de spectacle et cube numérique à la Jeffrey Shaw, cette présentation spatiale et narrative est autant circulaire que cinématographique. Le papier peint est posé au millimètre. La frise évoque le rapport de l’homme avec la nature. La destruction, la mort, la souffrance sont les thèmes cauchemardesques qu’évoque Chiho Aoshima. Mais loin de nos codes occidentaux, la mort est ici salvatrice, reposante. Malgré les têtes coupées et les corps exposées à la torture, ces jeunes femmes au style kawai (mignon) trouvent la sérénité, après avoir tout enduré.

Ne représentant que des femmes, la jeune artiste peint des personnes qui lui ressemblent étonnement. Mais ce miroir qu’elle braque sur elle, lui permet surtout de dépeindre l’être humain dans sa globalité. Ces autoportraits sadiques sont autant de missives rappelant notre rapport conflictuel et destructeur à la nature. Les catastrophes fantastiques qu’elle narre, les contes de fées traditionnels qu’elle prend pour modèle, servent de contrechamp aux tsunamis et autres catastrophes que l’homme moderne a enfantész.

Au Japon, Chiho Aoshima habite en face d’un cimetière qui la terrifie à cause des mauvais esprits, et qui l’inspire en même temps. Entre rêve et cauchemar son univers se farde d’une apparence pop bonbon, mais explore de plus en plus la noirceur viscérale des hommes et du monde.

Chiho Aoshima
City Glow, 2005. Tirage chromogenic, 170 x 170 cm.
— Vue d’exposition au Musée d’Art Contemporain de Lyon, 2006.
The Fountain of the Skull, 2007. Tirage photographique monté sous plexiglass. 155,8 x 169,8 cm.
A little trip to the grave, 2007. Aquarelle, crayons de couleur, colle sur papier. 68,5 x 60 cm.
Ero pop, 2001. Photographie couleur, aluminium, encadrement. 141,5 x 100 cm.