ART | CRITIQUE

Chercher le garcon

PFrançois Salmeron
@27 Mar 2015

«Chercher le garçon» réunit une centaine d’artistes masculins désireux de remettre en cause les images et les valeurs traditionnellement attribuées à la virilité. Mais si l’exposition ne cesse de vouloir saper les fondements du machisme, sa démonstration devient vite trop systématique et rébarbative dans son discours et les formes artistiques évoquées.

«Je cherche l’Homme, et je ne vois que des hommes!», s’exclamait le philosophe cynique Diogène lorsque, parcourant les rues d’Athènes en plein jour, une lanterne à la main, ses concitoyens lui demandaient quel pouvait bien être l’objet de sa quête. Cet «Homme», désignant l’idéal de l’humain ou l’archétype de l’humanité théorisé par Platon, Diogène affirmait ne l’avoir jamais trouvé, ne rencontrant que des hommes concrets, dissemblables, irréductibles les uns aux autres, et non un genre unique. Or tel est le parti pris de l’exposition du Mac Val: interroger, critiquer et déconstruire la figure de l’Homme telle que la culture occidentale la véhicule, mais cette fois-ci non plus comprise comme le genre humain, mais entendue comme le genre masculin.

La question de la sexualité est donc centrale ici. Tout comme Diogène prônait dans son enseignement la plus grande liberté sexuelle, «Chercher le garçon» s’engouffre dans le sillage des mouvements artistiques libertaires des années 1980 bousculant les normes imposées par une société patriarcale, traditionnaliste ou puritaine. Et si Diogène voulait plus largement libérer les hommes des servitudes sociales, «Chercher le garçon» entend à son tour faire voler en éclats les modèles établis, et plus particulièrement les attributs de la virilité.

Pourtant, dans cette quête d’un homme ou d’un garçon insoumis, impatient d’enterrer la figure du mâle dominant, aucune femme n’aura son mot à dire. Par là, si Frank Lamy évoque le tube de Taxi Girl, et ses synthétiseurs lancinants, dans le titre même de son exposition, nous pourrions à notre tour être tentés de fredonner l’air disco de Patrick Juvet et de nous exclamer: «Où sont les femmes?!». L’exposition se construit donc autour de la question de la masculinité et ce, uniquement à travers le prisme et les œuvres d’une centaine d’artistes masculins. Alors, est-ce un paradoxe machiste que de vouloir réviser la figure du masculin, et les préjugés que cette notion comporte, en excluant d’emblée le regard des femmes? On peut craindre que oui, car rien n’est plus pertinent, cruel ou réjouissant que le regard qu’une femme peut poser sur son alter ego.

Mais nos artistes garçons ne sont pas sans reste face aux critiques que pourrait formuler la gente féminine. On assiste alors à une forme d’autocritique, où les hommes remettent en question les valeurs, attributs et statuts dominants qui leur sont habituellement accordés par la société. Ils se désolidarisent ouvertement des idéologies prônant et garantissant le patriarcat ou l’hégémonie masculine.

L’exposition ne cesse donc de saper les fondements du machisme. Au point d’en devenir systématique, et malheureusement trop rébarbative dans son discours et les formes artistiques évoquées. Suivant Bruce Nauman qui scrute scrupuleusement son corps avec un néon, il s’agit tout d’abord d’examiner et de remettre en cause les images et les valeurs traditionnellement associées au mâle. Le corps musclé, le phallus, le marcel laissant entrevoir le torse velu, crasseux, transpirant et les pectoraux saillants de Marlon Brando ou d’Yves Montand chez Pierre Petit. Ou les signes extérieurs de réussite et de richesse, comme la voiture (Dorian Jude, Car Crashes), les trophées des champions (Jean-Baptiste Ganne, Détumescences) ou la cigarette, évoquant la force et le pouvoir.

Ensuite, il s’agit de proposer de nouvelles représentations de soi et du corps masculin, principalement à travers le travestissement, le maquillage, l’évocation de l’homosexualité, du transgenre ou de l’éphèbe que ce soit avec Robert Mapplethorpe, ou les facétieux Douglas Gordon, Brice Dellsperger et Steven Cohen. Les exemples sont pléthores, depuis les scandaleuses photographies du pionnier Pierre Molinier travestissant ses modèles (ou lui-même) dans des mises en scène sadomasos sophistiquées, jusqu’aux déguisements de Michel Journiac illustrant les carcans sociaux dans lesquels on enferme les femmes (Vingt-quatre heures de la vie d’une femme ordinaire). Les modèles de Mapplethorpe apparaissent quant à eux comme le nouvel idéal masculin pour toute une génération d’artistes. On pense à Yan Xing ou à Pascal Lièvre qui rejouent et détournent les poses du Black Book. Au final, on aurait l’impression que la plupart d’entre eux ne s’est jamais vraiment remis de l’audace du photographe, désormais érigé au rang de nouvelle référence ou de maître indépassable des années 1980.

Une fois ce volet critique accompli, on peut enfin promouvoir de nouvelles valeurs, qui entrent évidemment en contradiction avec l’identité masculine dominante. Car désormais, l’homme peut se trouver du côté des minorités, des faibles ou des ratés, notamment avec Bas Jan Ader qui se vautre ou chute lamentablement dans chacune de ses performances filmées. On évoque un homme banal chez Alain Declercq, un homme ridicule pris dans des situations grotesques, comme avec les expéditions absurdes de Laurent Tixador et Abraham Poincheval qui défont le mythe du héros aventureux et conquérant, ou un homme dont les attributs virils sont rendus inopérants comme chez Patrick Reynaud qui suspend des bodybuilders par les pieds, tels de vulgaires jambons. Il s’agirait aussi de mettre en avant certaines failles bien présentes chez les mâles, qui révèleraient en eux une fragilité inattendue, et non plus une robustesse à toute épreuve ou une quasi-totipotence.

Car le corps masculin vieillit ou décrépit avec l’âge, et plus généralement, ne concorde pas systématiquement avec les canons de la beauté relayés par la publicité, les magazines ou la société de consommation, à l’instar de John Coplans, dont le corps velu, lourd et marqué par le temps, ne coïncide pas avec un corps apollinien lisse et bien proportionné. L’homme peut connaître des défaillances techniques (incapacité à incarner le rôle du bâtisseur, du bricoleur, du technicien et/ou évocation d’une honteuse et pitoyable panne au lit?). Pas plus qu’il n’est un roc insensible contrôlant parfaitement ses émotions, ses passions (dépendance et misère affective, comme quoi, sous les apparences, tous les hommes auraient un cœur d’artichaut).

Cette iconographie portant sur la modélisation de la virilité prend donc clairement le contre-pied des valeurs dominantes, et s’accompagne d’une lecture plus existentielle de l’homme. Ici, l’artiste fait de son corps et de sa vie une œuvre. On pense notamment au Body Art, qu’a pu influencer encore une fois Pierre Molinier, et à Jean-Luc Verna tatouant et transmutant son corps. On rencontre encore toutes sortes de tentatives contemporaines cherchant à faire tomber l’artiste moderne de son piédestal, artiste perçu comme un génie ou un surhomme mangeur de femmes, à l’image de Dali, Picasso ou Marcel Duchamp, dont Thomas Eller envoie littéralement balader les ready-mades. En somme, on déconstruit les héros de l’art moderne pour laisser la place à un nouveau paradigme artistique, plastique et idéologique, défendant un idéal masculin moins stéréotypé, et évidemment plus souple, versatile, multiple. En un mot: ouvert.

Œuvres

— Michel Journiac, Hommage à Freud, constat critique d’une mythologie travestie, 1972 – 1984. Installation photographique, ensemble de quatre tirages au gélatino-argentique sur toile, 250 x 200 cm, (110 x 90 cm chacun).
— Pierre Molinier, Luciano Castelli, 1975. Photographie noir et blanc, ensemble de 4 photographies. 17,7 x 12,7 cm sans cadre (42 x 32 cm avec cadre).
— Douglas Gordon, Self-Portrait as Kurt Cobain, as Andy Warhol, as Myra Hindley, as Marilyn Monroe, (détail), 1996. Impression cybachrome. 75 x 75 cm.
— Gilles Barbier, Clone femelle, 1999. Cire, peinture à l’huile et technique mixte.
170 x 65 x 30 cm.
— Philippe Perrin, Rita, 2010. Photographie noir et blanc. 160 x 120 cm.

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