ART | CRITIQUE

Chemin faisant… A walk around the block

Pg_TripleV16JohnTremblay03bFragment
@29 Juin 2010

A ceux qui s’ennuient le dimanche, la Ferme du Buisson a préparé un programme de marches tonifiantes. Dans cette exposition, l’art est à vivre en contact direct avec les artistes et à la découverte des environs et de l’histoire des villes nouvelles de Marne-la-Vallée.

Sortir de l’atelier: le texte qui accompagne l’exposition «Chemin faisant… a Walk around the block» de la Ferme du Buisson décrit ce mouvement comme sain et libérateur. Le projet réunit les travaux de douze artistes autour de cette quête d’air frais, présentée comme un des moments essentiels de la création artistique, source d’inspiration et de renouveau. L’idée est simple et offre un cadre idéal à une forme artistique assez inédite, entre performance et visite guidée: la déambulation.

L’exposition se divise en deux sections: une première présente des œuvres sur le thème de la marche; et une seconde, plus «appliquée», consiste en un programme de promenades en compagnie d’artistes.
Deux dimanches par mois pendant les deux mois de l’exposition, un artiste (ou un collectif d’artistes) emmènera les amateurs d’art contemporain visiter la ville de Noisiel et ses environs. Le territoire parcouru fonctionne comme un réservoir au sein duquel les artistes viennent puiser la matière de leurs interventions.

Pourquoi marcher? Pourquoi sortir du lieu d’exposition plutôt que d’accomplir une performance à l’intérieur de ses quatre murs blancs?

La sortie du «white cube» est un thème récurrent du XXe siècle, depuis les Situationnistes qui souhaitaient «repassionner» la vie quotidienne en en faisant l’ultime forme d’art. A la fin des années 60, les artistes du Land Art interviennent directement sur les paysages, et inventent une nouvelle forme artistique qui se contemple sur place, dans la nature.
La Suédoise Sofia Hultén semble une héritière de ce mouvement artistique, tant la série de photographies et le film qu’elle expose ici témoignent d’une volonté de marquer le paysage de sa trace.
Sofia Hulten photographie, puis prélève sur un terrain vague des objets abandonnés, pour les jeter dans une déchiqueteuse. Les restes pitoyables de vieux fauteuils, matelas, vélos sont ensuite replacés à l’endroit où l’objet se trouvait avant son passage. Une volonté d’accélérer le temps, d’intervenir en tant qu’artiste sur ce paysage morne et sans vie, et d’y trouver des potentialités plastiques insoupçonnées: on se laisse si facilement absorber par la contemplation de cette broyeuse surpuissante réduire en miettes les objets les plus divers.

Sortir du «white cube», c’est aussi fondamentalement un acte de révolte contre le mode actuel de présentation de l’art et sa transformation en un bien de consommation culturel. C’est également la matière même du travail d’artistes engagés, qui cherchent à intervenir directement sur une réalité qu’ils rejettent.
Un fameux marcheur comme Francis Alÿs traverse les rues de Mexico une arme à la main, et matérialise par la vidéo le temps de réaction de la ville à la menace qu’il représente, jusqu’à l’intervention de la police.

Dans l’exposition de la Ferme du Buisson, la double vidéo en boucle de Leopold Kessler, tournée aux Émirats arabes, évoque une même recherche de la limite et de la transgression, en recourant pour sa part au pillage du bien privé afin de le rendre public.
On voit l’artiste mettre en place progressivement le dispositif élémentaire (un système de vases communicants) qui lui permet, sous le regard indifférent des passants, de prélever l’eau d’une piscine d’hôtel pour en faire une fontaine de fortune, un peu dérisoire, bien qu’immédiatement évocatrice de ses glorieuses semblables. Jusqu’à quand cette fontaine accomplira-t-elle son acte de justice sociale, rendant à la communauté la ressource précieuse que les plus riches avaient accaparée ?

Pourquoi Chloé Maillet et Louise Hervé nous font-elles, quant à elles, sortir du «white cube»?
Ces deux jeunes françaises sont pourtant habituées à donner leurs conférences bien à l’abri entre les quatre murs des institutions d’art. Pourtant, nous leur emboîtons le pas et les suivons docilement, même au moment où elles nous font passer avec malice par des chemins difficilement praticables. Nos deux hôtesses aux tenues identiques et légèrement démodées nous promènent à travers Noisiel, pour une déambulation rythmée par des commentaires qui mettent en avant un élément de l’architecture de cette «ville nouvelle»; magnifiée par les surprises qu’on découvre aux détours des chemins, leur «visite guidée» manie avec adresse les références (un film de Rohmer, le péplum italien) et l’histoire des styles architecturaux.
Ces deux artistes retiennent l’aspect le plus romantique de la sortie du «white cube», celui de la quête d’inspiration à travers la contemplation du monde. Leur intervention charge le paysage d’émotions esthétiques et de rêverie, nées de leur travail idéal d’extraction de l’histoire et du sens caché du visible.

— Céline Ahond, La Marche autour du cube, 2010. Diaporamas, médium laqué.
— Dector & Dupuy, Quatre objets de la visite guidée du 13 juin 2010, 2010.
— Jochen Dehn, La Remise aux fraises, 2010. Performance-conférence.
— Jochen Dehn, The mere fact that you saw a movement doesn’t mean something changed, 2010. Entraînement commenté, promenade, performance. Durée imprévisible.
— Louise Hervé et Chloé Maillet, Poursuites (Hercule et le fleuve de pierre), 2010. Performance.
— Sofia Hultén, Auflösung, 2008. Vidéo en boucle et 12 photographies en couleur. 5 min, 24×18 cm.
— Leopold Kessler, Rotana Fountain, 2007. Double vidéo en boucle. 7 min 13 s.
— Jiri Kovanda, Fur (based on L.H.), 1982. Photographie en noir et blanc et texte dactylographié. 29,7 x 21,3 cm.
— Jiri Kovanda, Two little white slats and three little white slats, 1980. Photographie en noir et blanc et texte dactylographié. 29,7 x 21,3 cm.
— Jiri Kovanda, One small box filled with dried red rhododendron blossoms, the other small box filled with dried white rhododendron blossoms, 1981. Photographie en noir et blanc et texte dactylographié. 29,7 x 21,3 cm.
— Jiri Kovanda, Wedges in the pavement, 1980. Photographie en noir et blanc et texte dactylographié. 29,7 x 21,3 cm.
— Jiri Kovanda, Two little white piles, 1980. Deux photographies en noir et blanc et texte dactylographié. 29,7 x 21,3 cm.
— Wolf von Kries, A walk around the block, 2010. Promenade, carte et texts imprimés, deux affiches trouvées.
— Roman Ondak, Guided Tour (Follow me), 2002. Vidéo. 5 min.
— Virginie Yassef, Scénarios-Fantômes, 2004-2010. Photographie couleur, 9 x 6 cm chacune.