ART

Chantiers

PAnne Lehut
@16 Déc 2010

L'exposition «Chantiers» à la galerie Jean Brolly est le fruit d’une collaboration avec Mathieu Mercier. L'artiste, qui se mue en commissaire, a réuni quatre artistes de la galerie: Simon Boudvin, Alan Charlton, Ananias Léki Dago et Romain Pellas.

Tout semble opposer les quatre artistes réunis par Mathieu Mercier au sein de l’exposition «Chantiers»: leur génération autant que leur média. Mais les rapprochements s’imposent pourtant, et les choix finissent par sembler évidents.
Les quatre artistes illustrent, tous à leur façon, un rapport à la construction (mais aussi à la reconstruction et à la destruction), un jeu entre le noir et le blanc, entre la fragilité et la solidité. Tout en étant de procédés bien distincts, les œuvres se font écho, une polysémie féconde s’établit entre les thèmes.

Un rapport assez évident s’établit entre les œuvres de Simon Boudvin et celles de Romain Pellas. Il y a chez eux une attention portée au construit, aux matériaux de construction abandonnés des professionnels des chantiers.
Simon Boudvin s’intéresse plus particulièrement aux formes déchues, non sans mélancolie. Il reconstitue ainsi une poutre du Seagram Building de New-York, construit en 1958 par Mies van der Rohe (Hem, 2008). Cet élément, extrait d’une architecture de l’homme du «Less is more» évoque en toute logique le minimalisme. L’œuvre a une réelle présence. Il s’agit bien d’une déconstruction de ce qui a été construit, d’un élément permettant une certaine solidité et devenant à la fois presque anecdotique: ne pourrait-il pas s’agir d’un banc où s’asseoir pour contempler les peintures d’Alan Charlton ou les photographies d’Ananias Léki Dago?

Il y a du recyclage dans cette pratique, tout comme dans celle de Romain Pellas, qui récupère toutes sortes de matériaux pour en faire des constructions (Radeau haut, 2002), à la fois imposantes et si fragiles, de celles dont on craint qu’un souffle d’air ne les fasse s’écrouler. Le «Less is more» n’est pas ici absent non plus, bien que l’esprit en soit différent: il s’agit de reprendre ce qui existe pour en faire quelque chose de nouveau qui aura sa propre histoire.

Romain Pellas et Simon Boudvin se rapprochent aisément, notamment par les matériaux qu’ils utilisent. Il est plus étonnant de voir combien s’instaure un double dialogue avec les œuvres d’Alan Charlton et d’Ananias Léki Dago, et entre leurs œuvres elles-mêmes.

Tandis qu’Ananias Léki Dago photographie la vie quotidienne dans les villes d’Afrique, Alan Charlton peint, en dehors, justement, de toute réalité, si ce n’est celle de la peinture elle-même.
Depuis 1969, Alan Charlton ne peint que des monochromes gris, dans une sorte d’intérêt pour le neutre. Ses peintures ne racontent rien, sinon leur processus. Or, malgré la présence de figures, il semble en être de même dans les photographies d’Ananias Léki Dago. Il y a également chez Alan Charlton une relation très forte au mur sur lequel la peinture prend place, créant ainsi un jeu entre le noir-gris et le blanc, le clair et le sombre, jeu que l’on retrouve avec force chez le photographe.
Les lignes, les formes, se font également écho: les photographies d’Ananias Léki Dago sont très construites, et la géométrie des toiles d’Alan Charlton répond aux lignes des compositions photographiques, ainsi qu’aux sculptures de Simon Boudvin (telles qu’Asphaltes, un galet hexagonal).

Le travail de chacun de ces artistes fonctionne sur des contrastes internes (entre des matériaux et leurs formes ou leurs usages, entre des couleurs, etc.) mais ces contrastes se retrouvent à l’échelle de l’exposition.

On prend alors pleinement conscience de ce que ces œuvres auraient perdu à ne pas être montrées ensemble. Si la galerie peut paraître en chantier de prime abord, avec ces «murs» gris, ces blocs bruts (Simon Boudvin, Octahedrite), ces constructions un peu hasardeuses, c’est au sens de la pensée qui se met en chantier qu’il faut entendre le titre de l’exposition.
Si divers qu’ils soient, ces travaux communiquent de façon étonnante, d’autant plus que c’est sous l’œil de Mathieu Mercier, un artiste au travail encore bien différent, que cette exposition s’est construite.

— Simon Boudvin, Asphalte, 2010. Goudron – extrait de l’extrémité d’une route hexagone de 40 cm. Production atelier des Arques
— Ananias Léki Dago, Conakry, 2003. Photo aux sels d’argent. 51 x 62 cm
— Simon Boudvin, HEM, 2008. Béton, plâtre, verre, bronze, bois. 39 x 41 x 204 cm
— Alan Charlton, 4 different grey, 1990. Acrylique sur toile. 4 toiles de 216 x 54 cm chacune
— Ananias Léki Dago, Shebeen, 2006. Photo aux sels d’argent. 51 x 62 cm
— Romain Pellas, Radeau, 2010. Bois, carton, métal et plastique. 280 x 160 x 145 cm