ART | EXPO COLLECTIVE

C’était pas gai mais pas non plus triste, c’était beau

14 Jan - 10 Mar 2012
Vernissage le 14 Jan 2012

L’exposition C’était pas gai mais pas non plus triste, c'était beau est une tentative d’apprivoisement de mondes ne cessant de nous échapper. Mais c’est également un panorama clair-obscur conjuguant approches multiples et horizons lointains.

Pierre Ardouvin, Caroline Duchatelet, Cédric Eymenier, Katia Kameli, Pierre Malphettes, Caroline Le Méhauté, Armand Morin, Nicolas Moulin et Bertrand Lamarche, Alexandra Pellissier, Alexandre Perigot, Nicolas Pincemin, Lawrence Weiner
C’était pas gai mais pas non plus triste, c’était beau

Naturel, urbain, sauvage ou industriel… le paysage connaît plusieurs acceptions. Genre autonome depuis que la bascule s’est opérée entre ce qui faisait office de décor à une scène et son avènement comme sujet principal d’une composition, le paysage traverse l’histoire de l’art tout en racontant celle des hommes. De l’expression d’idéaux et d’utopies géopolitiques au socle des expériences sensibles et perceptives du monde, il relate ce rapport aux territoires, aux espaces contemplés mais aussi parcourus, domptés ou fantasmés, rêvés ou exilés.

Chez Van Gogh, il est nourri de visions nocturnes, dévoilé en arrière-plan d’espaces clos ou encore libéré au sein de vastes étendues. Il est aussi l’un des genres privilégiés de l’artiste lors de son séjour arlésien. De l’atelier, les peintres en sortiront les toiles vers sa rencontre en plein air. Dehors, ils lâcheront les pinceaux pour en faire un support, un cadre et un matériau même de création.

Si le paysage est longtemps pictural, les pratiques depuis le 20ème siècle ont ouvert et multiplié les techniques et les médiums propices à sa représentation. Aujourd’hui, le paysage reste l’un des grands genres de l’art, cette «fenêtre ouverte sur le monde» que les artistes s’emploient à modeler, capturer, révéler ou réinventer.

L’exposition C’était pas gai mais pas non plus triste, c’était beau se veut une traversée en territoire méconnu, un récit, pas si fleuve, d’appropriations singulières, un panorama clair obscur conjuguant approches multiples et horizons lointains, issu des pratiques d’artistes de notre temps.

A Direct Affront to a Natural Waterway
de l’artiste Américain Lawrence Weiner s’inscrit dans la lignée des œuvres issues de son célèbre «Declaration of Intent». Elle annonce ce que l’exposition ne sera pas stricto sensu: purement idéelle. Les objets comme les images sont ici bien présents; mais s’ils incitent à un rapport physique à l’œuvre, ils n’en demeurent pas moins des invitations au déplacement renvoyant chacun à une cartographie mentale singulière, au pouvoir de s’abstraire d’un «ici et maintenant».

D’une nature forcément artificielle, à une virée… dans les champs, Blondasses, œuvre vidéo d’Alexandre Perigot réalisée en 2002 avec le concours de Jean-Yves Jouannais, montre un véritable work in progress. Une œuvre comme une réflexion sur un certain «devenir-paysan de l’artiste», un devenir minoritaire de l’art usant ici de l’idiotie comme outil de réflexion sur l’inadéquation du global au local. Les archétypes de la beauté, passés au filtre de modèles made in USA, transforment le paysage agricole en belles des champs à l’organisme génétiquement modifié, habitables et in situ.

Du champ… à la lisière. Le panoramique dressé par Nicolas Pincemin offre ici une immersion, en peinture. Les bois, décors étrangement familiers des tableaux romantiques ou contes aventuriers de nos enfances appellent ici à la perte, au cache-cache perceptif et à l’échappée visuelle à démêler dans les branches. Artifice encore, là où les panneaux font barrages à la fuite du réel, comme autant d’obstacles à la grande évasion.

D’une forêt captivante à une île désertée, territoire isolé, petit bout de rêve bricolé, L’île de Pierre Ardouvin fait mirage au sein d’une contemporanéité où les promesses de bonheur s’engouffrent dans l’illusion, et celles de liberté dans les pratiques de consommation synthétique et domestiquée du monde. Ready-made «augmenté», l’œuvre pointe l’idée d’un dépaysement passé au crible des stéréotypes liés à l’«exotisme».
Mais il pourrait aussi être là question de territoires encore affranchis de tout empire, de la possibilité de nouveaux pays ignorés des mappemondes, d’îlots artificiels restant à conquérir… chez soi. D’une inquiétante familiarité, les paysages jalonnant l’exposition se façonnent en zones indéterminées.

C’est l’atmosphère lynchéenne d’une vision presque triste de la fête, parking et manèges forains au bord d’une route perdue comme le paysage précaire d’un spectacle immuable (Cédrik Eymenier), les vestiges d’architectures incertaines retracés au crayon comme le témoin gris et froid de ce qui ne reste pas (Alexandra Pellissier), ou les ruines poussant comme des leurres le long des lignes de trains en bord de Loire, filmées comme le croquis d’un lieu en perdition (Arman Morin).

De points de fuites extasiés en perspectives désolées, les œuvres installées ouvrent aussi sur des récits. Les périscopes de Caroline Le Mehauté pointent une localisation géographique qui demeure une énigme dans un espace ouvrant vers des mondes parallèles. Ce sont encore autant d’interzones non identifiées, construites par les points de vues photographiques de Nicolas Moulin, ouvrant sur des récits post-humains et des images dystopiques. Ou enfin les messages codés en morse citant les vers d’une poésie contenue au secret des montagnes en plexi de Pierre Malphettes.

Au delà de la fiction demeure le regard. Celui appelé à la contemplation d’une aube traçant la ligne d’un horizon lointain révélé au pigment (Caroline Duchatelet), de la mer — plan fixe sur le large aux contours dissolus comme l’attente d’un jour tardant à venir (Katia Kameli), du soleil couchant — nouveau mirage pour une planète au bord du désenchantement (Pierre Ardouvin).

«C’était… beau» confie Van Gogh à son frère. De cet aveu conjuguant l’idée au passé demeure-t-il un avenir à construire maintenant? Si l’exposition amarre des espaces, elle pose en filigrane la question du temps. Celui d’une enfance perdue ou retrouvée, celui de l’homme pris dans le vertige d’une ère à grande vitesse d’où s’échappent là des opus comme des pauses, des silences.
Celui du spectateur aussi, de ces fragments de pays d’où l’homme reste absent, convié à une balade tant visuelle qu’affective par une scénographie rejouant le rythme d’un écoulement, de l’éveil au sommeil.

«C’était pas gai, mais pas non plus triste…» Quelque chose d’une nostalgie se trame peut-être là, entre des espaces fantasmés issus d’un réel traversé de désillusions, environnements modelés d’éléments disparates, traditions d’un genre revisité par une génération d’artistes à la fois novices et consacrés dans un «champ» usant des média contemporains comme autant d’outils de téléportation, pour faire du paysage ce rappel à l’essence de l’art: l’écart.

L’art comme tentative d’apprivoisement de mondes ne cessant de nous échapper, l’œuvre comme une fugue plus ou moins maîtrisée – pour faire du plus lointain de nous, le plus proche aussi.

Vernissage
Samedi 14 janvier 2012

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