ART | CRITIQUE

Centrale spirale

Vernissage le 17 Nov 2015
PFrançois Salmeron
@17 Nov 2015

Le duo Berdaguer & Péjus nous immerge dans un environnement étonnamment silencieux, lumineux, apaisant, où tournoient une quarantaine de néons thérapeutiques. Dans cet hospice, l’art dévoile ainsi ses facultés cathartiques et agit comme un pharmakon: hors du temps, hors de portée du tumulte du quotidien, nous regagnons nos forces vives.

Alors que l’on avait quitté la Maréchalerie sous un soleil de plomb au mois de juin dernier, éblouis par la luminosité estivale, et que Pascal Broccolichi nous immergeait dans une pénombre peuplée de brouhahas inquiétants et de bruits de machines, le duo Berdaguer & Péjus propose une expérience se situant aux antipodes de «Seconde-Lumière». Désormais, le froid lugubre et humide d’octobre s’est emparé de Versailles, et nous arrivons pétrifiés à la Maréchalerie. Mais sitôt la porte de l’exposition franchie, nous sommes plongés dans un environnement étonnamment silencieux, lumineux, apaisant. On atterrit dans un véritable hospice.

Pour déployer l’installation 40 soleils, Berdaguer & Péjus ont tout d’abord remodelé l’espace de la Maréchalerie, réputé pour être particulièrement biscornu. Le duo a simplifié le site, masqué les fenêtres et les nombreuses poutres qui structurent le plafond. On évolue ainsi dans un huis-clos, dans une sorte de volume blanc immaculé dont la verticalité est accrue.

Là, nous avons l’impression de nous situer hors du temps. Comme dans une bulle. Instantanément, et sans même y prêter garde, nous nous relaxons. Nous nous relâchons. Ces quarante soleils qu’évoque le titre de l’installation ne sont rien d’autre que quarante néons suspendus à des fils, tournoyant sur eux-mêmes. Mais alors même que la luminosité des néons peut habituellement nous déranger, agresser notre regard, ou découper de manière trop agressive les objets qui nous entourent, ici, tout se passe comme si cette lumière nous hypnotisait, nous nourrissait, nous irradiait d’une douce et belle énergie.

Car les néons employés par Berdaguer & Péjus imitent en réalité la luminosité du soleil. On a affaire à un véritable matériel médical destiné à soigner les dépressions ou les insomnies (luminothérapie), et l’on retrouve ainsi la fascination du duo pour les dispositifs de soin psychiatriques. Dès lors, l’art apparaît comme une «catharsis» (sa fonction est de purger nos angoisses, notre ressentiment, notre mélancolie) ou un «pharmakon» (il opère sur nous comme un traitement clinique) capables d’avoir un impact positif sur notre physiologie et notre psychologie.

Il s’agit donc de guérir par la lumière, mais également de se laisser bercer par les tubes suspendus qui tourbillonnent comme des palmes. Leur mouvement régulier, lent, hypnotique, nous apaise et nous extraie de la frénésie urbaine, du rythme dément de nos vies. Enfin, notre imaginaire se libère, on divague, et l’on croit percevoir dans cette colonie de néons planant dans les airs, une meute de mouettes ou de colombes aux blanches ailes balayant l’horizon…

La maquette miniature Construction rotative se repose également sur un lent mouvement cyclique: huit étages, empilés les uns sur les autres, tournoient et se désarticulent, puis se recouvrent (un tour par minute). Cette architecture, esquissant une sorte de bunker futuriste, semble pourtant se mouvoir et respirer comme un être vivant, à l’image d’une cage thoracique qui se soulève et s’abaisse régulièrement.

D’ailleurs, la vidéo Timezone travaille encore sur la question du temps et de sa représentation cyclique. Car si le tournoiement des tubes fluorescents de 40 soleils évoquait déjà le fonctionnement d’une horloge, le performer de Timezone tourne aussi en rond dans un bac de sable gris, à la manière d’une aiguille ou d’une trotteuse parcourant une pendule. Sa course rappelle l’irréversibilité du temps, et fait écho à la métaphore employée par Robert Smithson pour expliquer la notion d’entropie: dans un bac rempli de sable noir d’un côté, et blanc de l’autre, court un enfant dont les pas brassent la matière jusqu’à la rendre grise.
Mais même en revenant sur ses pas, l’enfant ne saurait reconstituer la situation initiale du bac, où les grains noirs et blancs se trouvaient strictement séparés les uns des autres. Ainsi, on ne peut défaire ce qui a été fait, non plus aller à rebours de ce que le temps a accompli. Sauf que Berdaguer et Péjus usent quant à eux d’un subterfuge: la vidéo, montée à l’envers, permet finalement de remonter le cours du temps et de retrouver l’ordre originel du noir et blanc.

Les tubes de plexiglass TZ-FTY730, débordant de gélules composées de ce même sable bicolore, visent également à regagner un état d’équilibre, de stabilité originelle. Car ces capsules proviennent d’une thérapie en double aveugle (un traitement mêlant le médicament et son placébo de manière non identifiée par le patient et son médecin). Leur finalité? Soulager les dérèglements du corps et de l’âme humaine, nous aider à regagner intégralement nos forces vives. Un programme que le duo d’artistes accomplit d’ailleurs savamment et délicatement, dans un langage somme toute assez minimal, mais franchement efficace, subtil et convaincant.

Œuvres
— Berdaguer & Péjus, 40 soleils, 2015. Tubes fluorescents de luminothérapie, moteurs. Installation in situ. Vue de l’exposition «Centrale Spirale» à La Maréchalerie, centre d’art contemporain de l’Ensa-Versailles, 2015.
— Berdaguer & Péjus, Vue de l’exposition «Centrale Spirale» à La Maréchalerie, centre d’art contemporain de l’Ensa-Versailles, 2015.
— Berdaguer & Péjus, Timezone, 2010. Vidéo, DVD, son, couleur. 49’.