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Cécile Hartmann

PGéraldine Selin
@12 Jan 2008

Les tableaux-valises sont des monochromes portatifs que Cécile Hartmann introduit dans ses actions publiques. Ils sont porteurs d’une couleur, mais surtout de l’homme qui les tient, les transporte. Le porteur de miroir ne promène pas seulement des reflets du monde. Il trace une vision du monde…

Sur le quai d’une gare, dans un couloir de métro, on peut voir un individu tenant à la main une surface colorée portative. L’objet en question est un tableau-valise. La personne, un intervenant pour l’action de Cécile Hartmann. Un tableau-valise, ou monochrome portatif, se constitue d’un châssis recouvert d’une matière industrielle. Celui qui est présenté à la galerie Anton Weller est en skaï blanc, posé contre le mur blanc, déposé dans la blancheur du mur. Au-dessus de celui-ci, se trouve l’image d’un carré lumineux dans une nuit parsemée de zones de lumières (projection grand format d’une diapositive). Dispear. L’homme qui porte le tableau-valise disparaît presque derrière son objet.

Les actions se déroulent dans les espaces publics. Les tableaux-valises transportent quelque chose en ces lieux, mais convoquent aussi quelque chose de ces mêmes lieux. Ils sont porteurs d’une couleur, qui peut être d’or, pleine lumière sur le béton (Gold, 2000), ou d’un orange vif comme une Alarme (1999). Mais ils sont surtout porteurs de l’homme qui les tient, les manipule, les porte.

Le format des tableaux-valises varie (carré, rectangulaire), la position des poignées aussi (une, centrée, ou deux, rapprochées, situées à l’une des extrémités du bord supérieur). Même si elle diffère selon les personnes, l’attitude des corps est fortement orientée par les caractéristiques de l’objet. Les photographies réalisées par l’artiste sur ces actions sont toujours des vues de dos (parfois un profil, mais avec la tête tournée présentant une chevelure). Aucun visage, c’est-à-dire pas de visage particulier, pas de personne singulière.

Pourtant, les tableaux-valises sont porteurs de l’homme qui les tire, les traîne, les pose. Les tableaux-valises sont des tableaux qui portent l’humain, ce que l’humain transporte avec lui, en lui. C’est ce qu’il trimballe derrière lui, mais c’est aussi l’horizon vers lequel il regarde. La personne disparaît, non l’humain. La simplicité de l’action — quelqu’un marche qui tient un objet — souligne avec force l’attitude de l’homme. C’est tout l’âme-corps qui passe, se déplace, que suggère le port du tableau-valise.

Cécile Hartmann a conçu un autre type de déplacement porteur. La surface fixée dans le dos par des sangles. Une bande horizontale de couleur orange sur son dos nu, un homme marche au milieu d’un site industriel. Une photographie le montre par une vue oblique du tableau portatif: Zone(1999). Il regarde sur le côté, vers l’extrémité d’une longue bute de terre, vers ce lieu pointé par son tableau à dos. Une bande orange sur un terrain de chantier qui fait de l’homme une balise, qui fait de son déplacement l’ouvrage d’une construction, qui fait de sa marche une zone en chantier.

Un autre homme s’enfonce dans la nuit. L’espace noir qui l’entoure est aussi sur son dos, avec les mêmes lumières de néon. C’est comme si la nuit lui traversait le corps. Mirror (2000), c’est un porteur de miroir, un homme dont le corps se transforme par le monde, mais aussi un homme dont la marche transforme le monde en agissant le reflet. Le porteur ne promène pas seulement des reflets du monde. Il trace une vision du monde.

Sur l’écran d’un moniteur défilent des images photographiques de lieux publics. L’artiste a peint certaines parties de ces images: un emplacement de stationnement automobile, un panneau de la circulation routière ou une palissade de chantier. Le recouvrement de ces objets détourne leur fonction de signe. La matière picturale déposée sur les supports publicitaires, sur les écrans de télévision d’un magasin grande surface, introduit la peinture dans le quotidien de nos déplacements, change la nature des images qui ponctuent nos trajets. La peinture dans Nomos (2002), matière qui présente des coulures, des craquelures, interroge la place et le fonctionnement des codes, des lois dont elle couvre les signes.

Time and Tide est une projection vidéo d’images fixes venant de la télévision. Un homme marche sur un désert de glace, un autre gît sur une plage. On ne peut dire si tel paysage, tel visage proviennent du documentaire ou de la fiction. Time and Tide (Temps et Courant, 2002). Chaque image reste sur le mur plus de trois secondes. Mais, dans ce montage de temps réguliers en fondu enchaîné, apparaissent des moments qui peuvent s’étendre sur plusieurs plans. Un halo de feux de voiture dans la nuit est suivi d’une nuée blanche comme ligne d’horizon qui est peut-être une vague d’écume. Les images sont emportées dans un récit par un courant. Un récit qui parle d’images qu’on ne voit plus à force de les voir. Et qui pose la question du comment voir, des enjeux de ce comment.

Cécile Hartmann
Dispear, 2002. Projection diapositive sur le mur.
Gloss, 2002. Tirage jet d’encre. 170 x 200 cm.
Nomos, 2002. Banque d’images repeintes, édition DVD.
Tableau valise, 2001. Skaï, métal. 76 x 109 x 6 cm.
Time and Tide, 2002. Diaporama vidéo, extraits, édition DVD.

Tirages photographiques:
Mirror, 2000. 65 x 120 cm.
Sensori, 1999. 80 x 120 cm.
Station, 2001. 100 x 100 cm.
Zone, 2002. 140 x 193 cm <
br>Sculptures/installation:
Narcisse, 2002. Skaï, rétroviseur. 40 x 40 cm.
Tower, 2002. Skaï, bois . 200 x 36,5 x 25 cm.
Barres de repos et masques-boucliers, 2002. Deux barres inox hauteur 320 et 350 cm, 2 céramiques 32,5 x 50 x 1 cm pour chaque.

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