ART | CRITIQUE

Ce que j’ai

PPaul Brannac
@18 Juil 2009

L’anglais, qui a le goût du verbe et de l’euphémisme cruel, désigne les riches et les pauvres par : «ceux qui ont» et «ceux qui n’ont pas». Jean-Luc Moulène a. Et la galerie Chantal Crousel a ce que Moulène a. Suffisamment pour affirmer qu’il a, c’est-à-dire qu’il fait, et pour manifester cet «avoir» avec quelque ostension.

Car c’est bien l’objet des récentes expositions de Jean-Luc Moulène que de manifester au public qu’il n’est pas limité à la photographie (lui qui fut publicitaire et, partant, détourna les images de la réclame) mais sait manier à l’envi le dessin, la sculpture ou la vidéo; que son œuvre est en quelque sorte inclassable autant que son auteur, bref, qu’il est un artiste.

D’autres —il y a certes si longtemps que nos souvenirs en sont rayés—, ont pareillement appuyé pour proclamer qu’ils n’étaient pas des peintres. Et l’on se demande aujourd’hui comme hier d’où vient cette propension à démontrer le visible, à vouloir prouver ce que l’on nomme, au moins depuis Pascal, l’évidence.

En art comme en ville, il y a des forcenés (tel Jean-Luc Blanc il y a peu au CAPC de Bordeaux —dont le goût de la collection n’est pas étranger à Jean-Luc Moulène) qui s’efforcent d’illustrer leur immense culture artistique, leur étonnante inclination à toute chose par des monstrations surabondantes, des preuves d’hétéroclisme, des indices et des références dissimulés partout, à croire qu’ils n’ont guère plus de souci pour la sélection que Bacon n’avait d’égard pour la femme de ménage de son atelier. Charge ensuite au spectateur de donner sens aux disparates, qu’ils soient l’œuvre de l’artiste pour Jean-Luc Moulène, ou le choix de l’artiste collectionneur pour Jean-Luc Blanc.

Aussi Ce que j’ai sonne-t-il un peu à la manière d’une question qui amorce sa réponse: j’ai plein de choses, j’ai de multiples talents; tant et tant que le nombre fait l’indéfinition, l’indéfinition la richesse et la richesse la rareté —l’art.

Certes, et nul n’en disconvient.

Nul ne reproche à l’artiste de piocher partout, de détecter la tragédie sous le banal, de jouer au féroce et d’y convier la mort; personne ne lui en veut de braconner le fragment, d’affecter l’organique et l’apparent anodin; de mettre à jour la pauvreté de nos restes en somme —bribes de mythes et épars de grandeur cachés sous une chaise en plastique blanc par exemple; car sans doute sommes-nous la civilisation des restes; du peu de l’abondance; des énigmes qui ont gâté le mystère.

Seulement Ce que j’ai recouvre les ombres de tant d’obscurités que c’en devient très clair, en ce que chaque objet rapporte son message par une voie étroite qui se veut intense, et conforme, in fine, une mise en scène dont on perçoit nettement toutes les didascalies. C’est à l’approche du risque, qui est le lieu de l’art et sa véritable ombre, que, bien souvent, on s’effraie de voir la création toute nue et la coiffe aussitôt d’un chapeau manifeste.

Jean-Luc Moulène
Régulier, Barneville, 24 janvier 2008. 2008. Bromure noir et blanc contrecollé sur aluminium. 69 x 69 x 3 cm (encadré). 65 x 65 cm (hors cadre).
Paysage, Le Guilvinec, 2009. Aquarelle & crayon sur papier. 38 x 45,5 cm (hors cadre). 67,5 x 60,5 x 3,5 cm (encadré).
Monument pour Sainte Anne, Projet. 2008. Bois, papiers divers, béton, plâtre et fond de teint. 40 x 36 x 20 cm.
Digest Sound, Paris, 23 septembre 2001, 2006. Cibachrome contrecollé sur aluminium. 80 x 95 x 3 cm (encadré). 76 x 91 cm (hors cadre).
Chute d’escalier, 2008. Bois, colle de peau et graphite. 45 x 120 x 110 cm.
Nœud, Barneville, 20 août 2007, 2008. Bromure noir et blanc contrecollé sur aluminium. 69 x 69 x 3 cm (encadré). 65 x 65 cm (hors cadre).
Os non os, 2009. Os, pâte époxy. 16 x 14 x 13 cm.
Mort et vif. Fer à béton, lycra, résine époxy, terre verte et cinabre.