ART | CRITIQUE

Catching Octopus…

PEmmanuel Posnic
@12 Jan 2008

L’exposition de Shimabuku ouvre sur un éclat de joie. Artiste quelque peu lunaire, il emprunte à Dada et à Filliou cette attitude qui rend la vie plus intéressante que l’art. Une vie qui le fait cheminer à travers le globe, et pêcher la pieuvre à l’aide de poteries artisanales.

Une exposition qui ouvre sur un éclat de joie vaut bien la peine d’être vue. La galerie Air de Paris inaugure 2005 avec Shimabuku, un artiste quelque peu lunaire qui emprunte à Dada et à Filliou cette attitude qui rend la vie plus intéressante que l’art. Une vie qui fait cheminer l’artiste à travers le globe, au gré des invitations du monde de l’art et des ses pérégrinations personnelles…

C’est en Italie, à Albisola qu’il crée l’installation principale de l’exposition « Catching Octopus With Self-Made Ceramic Pots » (2003). Ou comment pêcher la pieuvre selon une technique ancestrale japonaise, à l’aide de poteries artisanales, au large, sur une embarcation très légère.

Posé sur un socle en contreplaqué brut, un moniteur diffuse la vidéo éponyme. Shimabuku, hilare, relève les filets et récupère la pieuvre nichée en fond d’une des céramiques. Il la montre aux autres compagnons de pêche puis, arrivé sur la plage, l’expose aux caresses timides des enfants intrigués.
Devant l’écran, le filet noué autour des poteries forme la vraie curiosité de l’installation, un prolongement hyperréaliste à l’événement qui vient de se produire.
Le mur de droite recueille le récit de cette pêche : une histoire écrite par l’artiste, à la première personne, comme il écrirait un conte heureux, à la fois sensible, naïf et sans prétention. Et l’on apprend la genèse du projet, cette technique de pêche profondément ancrée dans la culture japonaise et transmise jusqu’à aujourd’hui, tout autant qu’elle pouvait l’être en Italie, comme le lui rapporte Danilo son artisan potier local.
A Albisola comme à Kobe, le récit de la pieuvre réactive de vieilles pratiques et prend, sous les traits de l’intervention du Japonais, une dimension effrontément mondialiste plutôt salvatrice dans le concert de la globalisation des échanges économiques et culturels.

La parole traverse le temps et déborde les frontières. Chez Shimabuku, elle se substitue même à l’œuvre d’art.
Sur le mur de gauche, quelques récits courts décrivent les happenings de l’artiste. Parmi ceux-là, la pieuvre occupe une grande place et fait même figure d’icône inébranlable. La voilà tour à tour enfermée dans une glacière tentant de survivre depuis la mer intérieure de Seto jusqu’à la mer du Japon ; exposée dans les caves d’un musée d’art contemporain japonais au fond d’un aquarium, attendant passivement qu’un pigeon daigne descendre les marches. Ce seront finalement deux chiens qui se frotteront à elle dans un dialogue surréaliste dont seul Shimabuku a le secret ; ou bien, finalement, jetée la nuit à la mer, brillante dans la lumière des projecteurs comme la plus vibrante des étoiles.

Shimabuku aime les légendes et surtout les récits épiques. Il les réécrit à sa façon, jetant dans la mare des grenouilles et des princes, une cocasserie désarmante faite avec tout le sérieux d’un poète désenchanté par l’affligeante réalité du monde.

Dans la salle d’à côté, la pieuvre est, on l’imagine, cette fois-ci disséquée, marinée et posée avec goût dans les assiettes d’un restaurant asiatique. Sans titre (2003) propose un diaporama de 80 photos couleurs, autant de mets somptueux qui se succèdent à un rythme soutenu.
La photographie n’est pas à proprement parler esthétique. Elle délaisse la beauté pour toucher d’autres sens chez le spectateur : c’est un appel du pied pour le faire saliver et le rendre subtilement coupable de sa gourmandise. Car, finalement, l’installation de Shimabuku pose la question suivante : que vaut une œuvre d’art devant les délices d’un plat succulent ?

Et quelle peut bien être l’audience d’une œuvre si celle-ci abandonne la quête du beau ? Ce hiatus de la création a des répercussions sur la production artistique. Du goût, nous glissons au bon goût puis au mauvais goût : Shimabuku opère ce glissement dans l’esprit et pointe un phénomène que d’autres artistes avaient aussi vérifié depuis Dada, Duchamp, Magritte jusqu’à Mike Kelley, Pierrick Sorin ou Saverio Lucariello.
Cette interrogation forcément un peu vaine participe de ce désenchantement du monde qui fait la matière première du travail de l’artiste.

Aussi désenchanté que peut l’être l’installation posthume de Bruno Pelassy dans la salle de Air 2 Paris, où l’on retrouve ce qui pourrait ressembler à une pieuvre dans un aquarium. L’association d’images est faite, il s’agit pourtant d’une poupée à dentelle mauve qui semble voleter tranquillement au fond de l’eau. Un calme apparent, un instant volé d’une beauté sans faille. Mais un moment qui nous fait cruellement penser au Dormeur du Val, cet ange funeste de Rimbaud étendu dans l’herbe. Un bel hommage en somme rendu à l’artiste Bruno Pelassy, disparu à trente six ans.

Shimabuku :
Catching Octopus with Self-Made Ceramic Pots, 2003. DVD, 14 céramiques, corde, socle.
Sans titre, 2003. Diaporama de 80 diapositives.
When Sky Was Sea, 2003. Vintage c-print. 26 x 32 cm.

Bruno Pelassy, Sans titre, 2000-2001. Soie, silicone, dentelle, perles, aquarium : verre, acier, eau déminéralisée. 58,3 x 90,5 x 40,5 cm.