DANSE | CRITIQUE

Castor et Pollux

PSiyoub Abdellah
@21 Nov 2011

Avec Castor&Pollux, les très gémellaires Cecilia Bengolea et François Chaignaud poursuivent l'exploration des transformations mentales et plastiques qu'engendrent les contraintes imposées au corps. Et tentent d'entraîner le public à leur suite.

Après Pâquerettes, Sylphides ou même, d’une certaine manière, la reprise des Danses libres de Malkovsky, Cecilia Bengolea et François Chaignaud poursuivent leurs recherches de contextes appelés à mettre en forme le mouvement, le transformer ou le déformer. Si Pâquerettes mettait en lumière les modifications par la pénétration et les Danses libres la transformation par l’emprunt d’un corps dansant passé, Castor&Pollux est le parfait pendant des Sylphides. Alors que Sylphides laissait les danseurs au bord du vide promis par l’immobilité et la mise au ralenti des fonctions vitales en les enfermant dans des chrysalides de latex, Castor&Pollux se joue d’un vide différent.

Lorsque les spectateurs entrent dans la salle du théâtre de Gennevilliers, ils sont conduits sur scène, invités à s’allonger les uns tout près des autres. De part et d’autre de ces corps étendus, deux couples de manipulateurs, prêtres d’un rituel imprécis, hindouiste, peut-être. Ce sont eux qui psalmodient les mélodies attribuées à Euripide, partitions datées du quatrième siècle avant Jésus Christ. Ces manipulateurs de marionnettes, esclaves de leur statut, apparaissent comme les maîtres de la virtuosité technique de Castor&Pollux. Fascinants de précision, ils éclipsent parfois les danseurs tandis que la beauté de la structure révélée surpasse la chorégraphie qui laisse progressivement place à une lassitude, due sans doute à un manque d’écriture mais aussi de maîtrise de la danse en vol, pratique dépassant de beaucoup la simple trouvaille scénographique.

A plus de deux mètres du sol, les corps peints et masqués forme un œuf, un être-boule, un androgyne parfait. Le choix de cette histoire d’amour fraternel, d’un amour capable de transgresser la frontière infranchissable de la mort sonne comme un manifeste, une réponse aux interrogations quant à la nature de la collaboration des deux artistes. L’amour unit jusqu’à la fusion. La mimésis entre deux êtres appartenant à deux genres habituellement différenciés renforce cette affirmation. L’alliance va au-delà de l’amusement ou de la provocation. Organiquement liés, ils donnent à voir les exercices issus de cette évidence. L’unique ligne de séparation des personnages interprétés par Cecilia Bengolea et François Chaignaud est soulignée par leurs attaches. Elle est entravée, prise en plusieurs points tandis qu’il garde la liberté de ses membres, simplement retenu par un baudrier — Castor maintenu en Olympe par sa condition divine tandis que Pollux peut tomber dans la mort.

L’ouverture de la pièce, lorsque les deux êtres naissent par la séparation, pourrait faire œuvre à elle seule. Les membres se démêlent avec d’infinies précautions et laissent sourdre la nécessité vitale de la rupture, le manque d’appuis remplacés par des soutiens à activer est délicatement dévoilé, le vertige construit par la scénographie d’un rapport bousculé, basculé sur le dos pour être exacte, est efficient. Narrative, la dramaturgie de Castor&Pollux suit pas à pas le déroulement du mythe. Les spectateurs voient alors les grandes étapes du récit spartiate, l’histoire de deux frères à l’ascendance divine inégale, Pollux frère d’Hélène et Castor frère de Clytemnestre, tous enfants de Léda. Après la beauté étrange de la scène de la naissance comme extirpation de l’autre, les tableaux se succèdent. Guerriers redoutés? Les acrobates miment les combats et les cris un long moment dans une agitation carnavalesque que seule l’inquiétude née d’un travail minutieux d’éclairage sauve de l’anodin. La blessure mortelle de Castor? Nouvelle image. La prière de Pollux afin de partager le sort mortel de son frère? Puisque les dieux leur permirent de séjourner alternativement sur l’Olympe et aux Enfers, les allers-retours débutent entre hauteurs devenues coulisses et la proximité à quelques centimètres des spectateurs soumis à une avant-scène hors limite. Enfin, les corps sont réunis dans la constellation des Gémeaux et la possibilité qu’ont obtenu les deux frères de descendre auprès des hommes respectée par un final très délicat, orchestré par les prêtres-manipulateurs, serviteurs de scène indispensables et anonymes.

Par le choix, sous-titre de la pièce, d’allonger les spectateurs, Cecilia Bengolea et François Chaignaud les invitent à partager une expérience, pas seulement à y assister. Pourtant une ambiguïté demeure quant à la place qu’ils occupent sur scène. Sont-ils en Enfers, condamnés à l’immobilité par la proximité des corps, privés de leur libre-arbitre par la position du crâne qui contraint le regard? Soumis au poids écrasant du vide illusoire qui s’ouvre au-dessus d’eux?
Ou bien, associé aux prêtres, forment-ils l’humanité impuissante, contrainte de subir et d’observer les forces supérieures qui s’agitent au-dessus? Ou l’assemblée des Lotophages, peuple au désir unique de sommeil imaginé par Homère?

En bousculant la limite salle-scène, il se pourrait que Cecilia Bengolea et François Chaignaud la renforcent de manière radicale. L’expérience est concluante car comme le disait François Chaignaud lors de la présentation de saison au théâtre, la posture entraîne des changements mentaux, des changements de perception. Difficile pourtant de savoir quelle posture politique est défendue avec ces changements de perceptions, difficile de saisir quels contours esthétiques sont dessinés ici. Castor&Pollux demeure une pièce à voir, pour la beauté de sa scène d’ouverture et l’honnêteté pure de ses interprètes.