DANSE | CRITIQUE

Carte blanche

PSmaranda Olcèse-Trifan
@28 Mar 2011

Salia Sanou et Seydou Boro, en complicité avec Radhouane el Meddeb, conçoivent une programmation qui invite à la découverte de propositions saisissantes, portées par des jeunes chorégraphes et performeurs originaires de Turquie, de Tunisie et du Maroc.

Plusieurs temps forts ont marqué la résidence de la compagnie Salia ni Seydou au Centre national de la danse à Pantin. Outre leurs propres créations, les deux chorégraphes se sont emparés des cartes blanches pour montrer la diversité et surtout l’actualité des formes de danses qui irriguent le continent africain (cf. la manifestation Sonorités et Corps d’Afrique en 2008). En 2011, ils gardent leur attention éveillée à ce qui se passe de l’autre côté, se focalisant sur la création du bassin méditerranéen.

La programmation est constituée essentiellement de soli, à l’exception de l’installation chorégraphique Prison des délits de cœur. Imaginée par des artistes multidisciplinaires tunisiennes, elle expose un épisode douloureux, refoulé et enfoui de la mémoire collective de leur pays au siècle dernier, les Dar Joued – maisons de redressement dans lesquelles on enfermait les femmes qui refusaient de se soumettre aux lois du mariage forcé.

A l’image de cette proposition, l’ensemble des pièces est porté par une même nécessité de dire les choses, d’aller au plus profond de soi, de rechercher le geste essentiel et de s’y ancrer. La danse comme réflexe de survie apparaît dans les propos de Taoufiq Izeddiou : « J’ai un sentiment qui traverse mes veines et qui m’invite à danser, danser, danser. Je suis en rage. Mon énergie est folle, sage, lente, contrôlée, fatiguée, épuisée, maîtrisée». A la fin de son solo Aléeff, d’une rare justesse dans sa radicalité, il nous reste en mémoire son cri manifeste : « Tapons le sol tous ensemble et respirons comme des chiens». Danseur et chorégraphe qui travaille entre la France et le Maroc, où il a créé la première compagnie de danse contemporaine, Anania, ainsi que le festival On marche à Marrakech, Taoufiq Izeddiou nourrit son travail de ce perpétuel déplacement entre pays et cultures.

Les deux autres propositions de la soirée partagent cette tension riche, ce tiraillement fertile entre des contenus culturels spécifiques, matériaux intimes et formes, textes et musiques résolument contemporains. Si le solo de la chorégraphe d’origine marocaine Meryem Jazouli, Kelma…un cri à la mère, est traversé par l’absence, le déracinement et la perte, Ilyas Odman, originaire de la Turquie, s’engage à corps perdu dans Oggi, niente… ― une création qui prend les textes de Cesare Pavese et Sarah Kane pour compagnons de route.

Clef de voûte de cette programmation, la proposition de Ziya Azazi s’inscrit dans la tradition soufie des derviches tourneurs. Le chorégraphe turc se l’approprie à sa façon, à la fois respectueuse, humble, audacieuse et sensuelle et nous livre deux soli d’une force subtile et émouvante. Il s’agit en effet de deux points d’accès différents vers une tradition et une pratique millénaires. Azab – Passion s’attache au parcours du néophyte, la voie est déjà tracée à même le plateau, de manière simpliste, schématique ― tout pointe vers le centre et le tournoiement ne commence qu’une fois le centre atteint. Ce parcours initiatique est marqué par un passage au sol, que le danseur, en rampant, étreint de tout son corps avec soif et rage. Il semble pris dans un tourbillon où l’horizontal et le vertical se confondent. Le désir d’élévation s’impose avec nécessité et Ziya Azazi peut enfin enfiler la robe de derviche, objet étrange à la force et volonté propre, qu’il a eu du mal à apprivoiser.

Accessoire du second solo, Dervish in Progress, cette fameuse robe virevoltante se retrouve déclinée en noir, blanc et rouge, autant de couches successives d’expériences que Ziya Azazi va parcourir dans sa quête de l’extase, manière pour l’artiste de rendre autrement explicite le parcours vers le cœur de sa pratique. Nous retenons de cette métamorphose dynamique la puissance expressive des bras qui se serrent autour des épaules et de la poitrine comme s’ils étreignaient un autre, des mains qui caressent fiévreusement le visage, la tête, les cheveux, et surtout les ruptures de rythme qui ponctuent cette évolution en spirale. Nous aurions juste aimé entendre davantage la musique de son corps, le souffle qui le fait tourner, l’énergie qui le traverse et l’émeut.

― Ilyas Odman, Oggi, niente…
― Taoufiq Izeddiou, Aléeff
― Meryem Jazouli, Kelma… Un cri à la mère
― Malek Sebai et Sondos Belhassen, Prison des délits de cœur
― Ziya Azazi, Azab-Passion et Dervish in Progress