DANSE

Can We Talk About This ?

PCamille Fallen
@03 Oct 2011

Une nouvelle fois, Lloyd Newson a choisi un sujet brûlant. La question soulevée, ou plutôt balancée, scandée et rythmée par DV8 et ses onze acteurs-danseurs de toutes religions et nationalités est tout à la fois nécessaire et dangereuse. Elle concerne la démocratie, ses paradoxes et ses limites, notamment lorsque celle-ci est confrontée aux fondamentalismes.

Le modèle d’intégration britannique, le multiculturalisme, diffère de celui «à la française». Pourtant, l’un et l’autre sont en crise. À travers le fondamentalisme musulman, cette crise est portée à son paroxysme: le tolérer, comme le fait le multiculturalisme politique, c’est accepter la charia et l’omerta, le sort réservé aux femmes, aux homosexuels et aller à l’encontre de l’humanisme et de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen sur lesquels sont également fondées les démocraties. Mais le critiquer, c’est s’exposer illico à la mort (comme le cinéaste Théo Van Gogh et tant d’autres dont les noms sont rappelés ici) ou devoir vivre protégé et caché tel Salman Rushdie victime d’une fatwa (ou le rédacteur en chef du quotidien danois Jyllands-Posten qui publia des caricatures de Mahomet).
Dès lors, soit il en va de la démocratie et, pour utiliser le concept de Jacques Derrida, de son auto-immunité (pour se protéger, la démocratie se limite et donc, s’en prend à elle-même, comme avec le patriot act qui, selon certains observateurs, inaugura une période encore pire pour la démocratie que celle du maccarthysme), soit il en va de la démocratie et de son ouverture inconditionnelle: au nom de la liberté, elle laisse libres de parler et d’agir ceux qui ne laissent ni parler ni agir librement et sont prêts à en finir avec elle.
Voici donc la corde raide sur laquelle les onze membres de DV8, dans un décor de salle de classe ou d’amphithéâtre, oscillent mécaniquement, se plient, parlent et courent comme des funambules, jouets ou marionnettes de discours plus grands qu’eux-mêmes. Répercutant au milieu de rediffusions vidéos et dans une sorte de babélisation généralisée mais toutefois orientée et critique les propos énoncés par tous les protagonistes impliqués (journalistes, politiques, imams, fondamentalistes, femmes victimes de mariages forcés, etc.), ils se tiennent à l’orée de l’abîme, là où s’effondrent les tours et s’engagent les guerres iniques: au bord du prétendu «choc» des civilisations.
Tout commence par la phrase de Martin Amis : «Vous sentez vous supérieurs aux talibans»?
Engagés à le faire, aucun des spectateurs ne lève la main. Suit alors la série d’exactions commises par les talibans et sans doute aussi, parmi le public, un frémissement en forme de repentir: que n’ai-je levé la main? Ne devais-je pas le faire?
Non, car la question est mal posée. La véritable question, c’est qu’au sens politique, selon Hannah Arendt, ne peut être libre que celui qui est prêt à risquer sa vie. Et il ne s’agit ni d’infériorité ni de supériorité justement, mais d’égalité entre les hommes (tous genres confondus), égalité que les démocrates ne sont pas tous prêts à défendre au risque de leur vie, restituant dès lors sa cruauté aux derniers mots du spectacle: «je veux être libre, il vaut mieux que je me taise».
Le spectacle de Lloyd Newson a le mérite de nous conduire sur la pointe aigue et tranchante de ce qu’il convient de penser. Mais sa façon de restituer le problème est d’autant plus dangereuse qu’en dehors d’un ou deux exemples contraires, l’amalgame semble être fait entre fondamentalistes et musulmans en général. Comme si de nombreux musulmans n’étaient pas, eux aussi, critiques et victimes du même fondamentalisme.

Pour finir, malgré le flot de paroles ininterrompues, Lloyd Newson — c’est également notre cas ici — subit le joug d’un certain silence qui, tandis que les exactions se poursuivent, tient en laisse jusqu’à un certain point: celui où l’on croit pouvoir parler, danser ou jouer la comédie en restant saufs. Et d’autres encore, de se taire toujours pour bien moins que la vie.
Nous sommes si peu en démocratie, pour le dire encore comme Jacques Derrida.