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Cadences

12 Sep - 25 Oct 2015
Vernissage le 11 Sep 2015

Depuis une dizaine d’années, Antoine Wagner se livre à une suite d’explorations du geste musical avec la volonté de se confronter de façon formelle à la fabrication de la musique. A la fois, photographe, vidéaste et installateur, il va chercher dans le monde la musique de cette partition imaginaire qui est au cœur de tout son processus de création.

Antoine Wagner
Cadences

Tout le travail d’Antoine Wagner (arrière-arrière-petit-fils de Richard Wagner) depuis une dizaine d’années pourrait se lire comme une suite d’explorations du geste musical. Ses projets, tels que Lisz[:T:]rau ou Wagner: Common Denominator, sont marqués par cette envie de se confronter de façon formelle à la fabrication de la musique.
Avec l’exposition «Cadences» à La Filature, il propose aujourd’hui d’aller beaucoup plus loin dans sa démarche: il présente des œuvres dans lesquelles il épouse les jeux de courbes et de lignes de partitions de musique classique en s’attachant à retrouver l’essence du compositeur. En parallèle, il montre des photographies de paysages dans lesquels il s’est attaché à retrouver les mouvements de plusieurs partitions qui font partie de son imaginaire depuis l’enfance. Cet ensemble cohérent se distingue par cette même recherche de la sensualité du geste créateur et son inscription dans une réalité, celle de la nature.

«À bien des égards, le travail d’Antoine Wagner pourrait se lire comme celui d’un compositeur qui verrait le monde à travers une portée de notes. En réalité, le jeune photographe, vidéaste et installateur, va chercher dans le monde la musique de cette partition imaginaire — ou pas tout à fait — qui est au cœur de tout son processus de création.

Sa fascination pour le geste musical est une des données centrales de son travail. L’un de ses premiers projets, Lisz[:T:]rau, est né de cette volonté de recréer un moment éphémère dans le parcours artistique du compositeur, mais surtout de retrouver son rapport à l’instrument.
Cette généalogie de la sensation l’a conduit de Raiding à Luxembourg, et de Luxembourg à Bayreuth. Antoine Wagner filme alors simultanément trois pianos, marquant trois temps de la vie de Franz Liszt, sa genèse d’artiste, l’apogée de sa carrière et sa mort. Pour la première fois depuis près de cent cinquante ans, la pièce créée pour trois instruments, dont nombre de feuilles ont mystérieusement disparu, est rejouée.
La détermination d’Antoine Wagner a eu raison des réticences des conservateurs qui acceptent tous de prêter ces trois instruments, pièces de musée, mais surtout des contraintes techniques. Des procédés de pointe sont alors utilisés, permettant de transmettre son et image au millième de seconde, pour ne pas entraver l’élan des trois pianistes qui jouent en regard. Encore une fois le respect pour la main du musicien…

Cette magie du médium habite d’ailleurs la plupart des réalisations de Wagner, qui paradoxalement délaisse volontiers la pellicule pour le film, ou inversement. Le goût pour la matière contribue peut-être justement à ce désir d’explorer également les possibilités de l’interaction de la photographie ou du film avec des lieux choisis. Lorsqu’il expose devant Bayreuth des caissons lumineux avec ses images des paysages suisses où Richard Wagner a composé le Ring, il manifeste clairement une envie de prolonger l’échange entre le papier glacé et la musique. Cette fois-ci, le papier glacé invite la musique, alors que c’était justement elle qui l’avait guidé dans les cimes alpines.

L’attrait pour le moment de création a sans doute participé de la genèse du projet Wagner: Common Denominator, tout comme l’appétence pour documenter, et donc transmettre. Or, l’ensemble des photographies relève ici moins le besoin de raconter l’exil de Richard Wagner ou l’enchantement devant des paysages extrêmes, que la façon dont Antoine Wagner a livré sa sensibilité en se plongeant physiquement et artistiquement dans cette musique. Le jeune homme offre l’impression d’être allé chercher dans le paysage sa propre émotion musicale, ou plutôt d’interpréter en images le trouble dont Parsifal ou Tristan et Isolde l’enveloppent.

Ce don qui consiste à traduire une idée, tant de la note au tableau que d’une langue à une autre, lui a d’ailleurs permis d’adopter très tôt le costume de spectateur privilégié. Son inclinaison pour suivre le tâtonnement et le questionnement du créateur naît sans doute lorsqu’il est choisi par Michael Haneke pour être son interprète en anglais sur le tournage américain de Funny Games. Très discrètement, Antoine Wagner fait de même en se glissant dans la caravane de Phoenix pendant plus d’un an. Le documentaire présenté à DocLisboa, avant d’être diffusé par Arte, rend sans doute moins compte des synergies du groupe dans ses studios d’enregistrement que du pouvoir de la scène sur chacun des musiciens, sur les musiciens ensemble et sur la musique elle-même. Il serait tentant de voir le film comme une interrogation de l’auteur sur la transformation de la musique ou sa théâtralité, dès lors qu’elle est présentée dans un espace scénique.

Le jeune artiste se nourrit continuellement de cet échange avec le praticien de la musique. La cinquantaine de clips qu’il a signés sont autant d’actualisations de cette question du magnétisme du son sur ses images. L’expérience de ce dialogue lui permet d’avancer pas à pas dans sa démarche, une démarche dont la cohérence est surprenante. Antoine doit certainement son aisance à faire son miel de chacun de ces projets à sa façon bien à lui de les traiter selon une esthétique commune, une faculté qu’il doit sans doute à son passage chez Bob Wilson.
À l’âge de vingt-trois ans, Antoine Wagner a en effet poussé les portes du prestigieux Watermill Center en prétextant vouloir sculpter un monde avec la lumière. S’il apprend à en maîtriser parfaitement les effets et les ambiguïtés, il acquiert plus que tout la conviction que mettre en scène la musique peut prendre mille formes».