ART | CRITIQUE

Bugarach

PFrançois Salmeron
@14 Déc 2012

En ces heures où quelques «illuminés» relayés par les médias, nous prédisent une prochaine fin du monde, Huang Yong Ping interroge la fascination qu’éprouve toute société humaine pour ces visions d’apocalypse. Ici, il érige le site de Bugarach, seul lieu à échapper au cataclysme d’après certains, en une impressionnante installation.

Depuis plusieurs mois, il semble qu’un compte à rebours se soit irrémédiablement enclenché, nous menant ainsi jusqu’à la fatidique date du 21 décembre 2012. Certains discours ésotériques soutiennent effectivement que le calendrier Maya, n’allant pas au-delà de ce jour, annoncerait par là la fin des temps. Cette énième vision d’apocalypse faisant frémir nos sociétés, semble toutefois s’enraciner dans un fantasme aussi vieux que l’humanité: quand donc adviendra la fin du monde? A quoi pourrait-elle ressembler? Et que pourrait-il rester de notre planète et de ses habitants le «jour d’après»?

Ce monde post-apocalyptique pourrait ressembler à une terre désolée et dévastée, où subsisteraient seulement quelques créatures. Tel semble être en tout cas ce qu’imagine ici Huang Yong Ping: une chèvre blanche décapitée nous accueille dans la première pièce de la galerie, qui demeure d’ailleurs étrangement vide. On perçoit l’arrière-train d’un chat blanc à l’angle d’un mur, s’échappant vers la salle d’à côté, tandis qu’au plafond se trouve fixée une alarme, hérissée de haut-parleurs rouges.

Ainsi, chaque jour, la galerie fait retentir l’alarme à midi pile, comme le font les casernes militaires le premier mercredi du mois. Moyen efficace de nous prévenir du danger, le hurlement de l’alarme n’en demeure pas moins assourdissant et oppressant. Ici gît une première ambiguïté: le retentissement d’une sirène vaut comme moyen de prévention et d’annonce d’un danger imminent, mais également comme moyen de déclencher une angoisse collective, et de semer un vent de panique dans la société.

Nous pénétrons alors dans la petite salle du fond de la galerie où se dresse une impressionnante installation, reproduction à échelle réduite du site de Bugarach, que Huang Yong Ping a patiemment élaboré après avoir étudié la topographie du site. Au vide de la première salle succède ici un espace totalement saturé. En effet, l’installation va d’un bout à l’autre de la salle et pratiquement jusqu’au plafond, où un hélicoptère survole la montagne.
Le sol de la galerie a, quant à lui, été recouvert d’une dalle de béton qui a été cassée, et d’où jaillit la montagne. Nous avons ainsi l’impression que la montagne est littéralement sortie du sol et continue de croître. Elle métaphorise aussi l’irruption inopinée d’un univers étrange et nouveau, par rapport à l’ordre mondain habituel.

On se faufile entre les murs de la galerie et les parois de la montagne pour faire le tour de l’installation, et nous découvrons alors le cœur mystique de Bugarach. Une sorte de cavité apparaît en son centre, où une soucoupe blanche, rappelant d’ailleurs les assiettes traditionnelles chinoises, se tient à l’horizontal. Sur cette soucoupe sont présentées des têtes d’animaux coupées. Leur regard est tourné vers l’hélicoptère. La machine paraît instable, illustrant le propos des sectes ésotériques, affirmant que des ondes néfastes émaneraient de Bugarach, et que le site ne peut être survolé par des appareils, sorte de Triangle des Bermudes aérien.

Mais la présence de l’hélicoptère, tout comme l’interprétation que l’on peut prêter au regard des animaux, demeure foncièrement ambiguë. L’hélicoptère est-il là pour sauver ou pour supprimer les animaux? S’agit-il d’une mission de rescousse ou de sécurité? La présence de l’appareil peut donc être perçue comme rassurante ou angoissante, à l’instar de l’alarme rouge de la première pièce. Et l’on ne parvient pas non plus à savoir si l’appareil inspire la crainte ou l’espoir aux animaux.

Le projet de Huang Yong Ping joue alors clairement sur le registre de l’ambiguïté et du paradoxe. Les objets disséminés dans l’exposition suggèrent la menace ou l’espérance. La présence des animaux décapités symbolise d’ailleurs notre état d’indétermination et de confusion. Car s’ils ont littéralement perdu la tête, les animaux sont alors complètement déboussolés. Certains filent dans un sens, quand d’autres fuient vers un autre côté. C’est la pagaille, il règne la confusion la plus complète, à l’image d’un monde contemporain désorienté, à la recherche de valeurs pouvant donner sens à l’existence.

Alors, se précipite-t-on droit dans le mur? En tout cas, la confiance naïve et quasi-aveugle en un progrès des sociétés, ne semble plus être une idéologie crédible. Et le catastrophisme semble lui aussi avoir ses limites. La fascination du pire et le culte de l’apocalypse paraissent en somme assez peu constructifs. Ils se contentent de jouer sur les passions les plus primaires et les peurs les plus ancestrales de l’espèce humaine.

Mais y a-t-il une issue, y a-t-il un recours possible à la destruction? Cette destruction, en tout cas, nous en sommes les premiers et seuls responsables. Le monde ne va pas s’écrouler de lui-même, ou s’arrêter de tourner ou s’abîmer du jour au lendemain (mais si tel est le cas, parions pour le jour 21 décembre 2012, c’est d’accord…).
La destruction ne provient pas d’une malédiction divine, transcendante à l’ordre du monde, qui s’abattrait tout à coup sur nous. Car la destruction n’est en réalité qu’une autodestruction. C’est l’homme qui creuse sa propre tombe, comme il peut être capable de vivre dans la paix, l’harmonie et l’équilibre, capable de déjouer les risques et de trouver des solutions aux enjeux présents et futurs. S’il n’y a pas de fatalité, il n’y a pas non plus de miracle tombé du ciel. Il n’y a pas d’Arche de Noé pour reconstruire un monde meilleur après l’apocalypse, pas plus qu’il n’y a jamais eu sur Terre de cité idéale ou d’Atlantide.