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Buenos Aires noir et blanc

17 Mai - 24 Août 2014
Vernissage le 16 Mai 2014

Jean-Pierre Bertrand nous présente une vision énigmatique de Buenos Aires à travers l’exploitation du matériau filmique et photographique qu’il a rapporté de son voyage, 42 ans plus tôt. Il a choisi de pratiquer une remise en situation de ces images par un travail de composition et de mise en espace, entremêlant mouvement et suspension du temps; passé et présent.

Jean-Pierre Bertrand
Buenos Aires noir et blanc

Il y a 42 ans, Jean-Pierre Bertrand faisait un voyage à Buenos Aires comme opérateur sur un film consacré à Luis Borges. Durant ce séjour, il traversa la ville en taxi caméra au poing, pour filmer Borges le temps d’une rencontre et envisagea même de s’installer dans la Pampa, paysage sans fin où le réel se dissout jusqu’à devenir fantomatique.

L’exposition « Buenos Aires noir et blanc » se développe en deux lieux et quatre œuvres. Dans un premier espace, Borges/Buenos Aires est une traversée visuelle de Buenos Aires vue de la fenêtre d’une voiture. Une ville en noir et blanc, floue comme le mouvement de la mémoire, entre l’instantané et le flashback. Une traversée d’où surgissent l’espace d’un instant des anonymes. Ils sont les figures fugaces d’un travelling urbain qui emporte dans son mouvement ces fragments de vie et ces personnages dont il ne reste qu’un contour si flou qu’on reste en deçà de l’identité. La ville y devient un espace fantomatique sur la ligne de crête entre apparition et disparition. Le film se clôt sur la figure mutique de Jorge Luis Borges ponctuant son attente d’un mouvement de sa canne. Il n’est pas sans rappeler cette mécanique du temps dont parlait Baudelaire. Cette mécanique, il l’accentue en jouant de la répétition de cette scansion du temps ponctuée par le va-et-vient de la main et la canne de l’écrivain.

Ceux de Buenos Aires est une nouvelle version en diaporama de pages de bottin reconstituées où se succèdent des listes d’abonnés du téléphone de la ville. Jean-Pierre Bertrand donne à voir une suite de noms sans corps et de lieux sans récit; des anonymes engloutis dans la succession de noms sans identité et de rues invisibles. Un topos et une énumération dissous dans le mouvement même de leur apparition. Déjà visibles mais pas encore vraiment lisibles. Comme des signes de persistances qui font retour à la surface du visible. Des noms engloutis dans une typographie.
Ces listes sont comme des ombres qui portent en elles l’écho d’un présent déjà passé. Cette litanie textuelle configure autant de présences que de disparitions passées ou à venir. Des dibbouks de l’urbanité, des fantômes de l’histoire.

L’artiste présente également en contre point, une seconde à Buenos Aires, une série de photos qui, tirées du film, s’en séparent et permettent aux personnages d’advenir comme figures d’une scène, à la lisière d’un mouvement qui les déporte au-delà de l’image. Non dans une immobilité qui fixe leur passage, qui fait se détacher la scène de l’histoire, mais comme des figurants dont l’histoire et le hors champ sont irréductibles. Des personnages au bord de la disparition. Une échappée de la petite histoire mais qui peut évoquer la grande. Elle apparaît comme un arrêt dans la marche vers une catastrophe ou un suspens au bord de la dissolution dans la banalité de l’ordinaire.

Dans l’autre espace, Avenida Corrientes est composé du même film projeté 4 fois, avec chaque fois un léger différé et un cadrage de l’image qui donne simultanément une impression de quelque chose de familier et un étrange sentiment de décalage. Quatre perspectives traversées de personnages semblent faire irruption de nulle part sans qu’on sache vers où ils vont. Le visiteur est plongé dans une situation où le réel est à la fois révélé et corrodé par les contrastes de l’ombre et de la lumière. L’effet simultané de répétition et de différenciation engendré par le différé produit une déconnexion relative de l’image au réel. Les passants y sont quasiment des ombres, découpant le temps d’une traversée, un espace saturé de lumière.