DANSE | CRITIQUE

Borrowed Light

PSafidine Alouache
@24 Mar 2014

Le chorégraphe et danseur finlandais Tero Saarinen, par le biais de chants Shaker, fait cohabiter la voix et le corps dans des danses de groupe qui investissent l’espace dans une dynamique gracieuse et très corporelle.

Silence et lumière tamisée sur scène. Quelques danseurs se déplacent, sans musique. Le rapport des danseurs à leur art est dans un cachet intimiste et non confidentiel. Ils dansent à «nu». La danse se suffit à elle-même. Elle trouve son rythme hors de tout sentier musical, dans le rythme corporel de chaque danseur.

Puis des chants Shakers a cappella accompagnent les danseurs. Leurs mouvements sont très amples avec des balancements du haut vers le bas de leurs membres inférieurs comme des corps qui chutent. Autant par le biais de la voix que du corps, les chants et les tapotements des pieds et des mains font le tempo des danses. Ceux-ci donnent un aspect conquérant aux danseurs qui avancent sur scène comme des guerriers. Ces déplacements sont accompagnés de façon rythmée par le claquement des mains qui rééquilibrent dans une dynamique musicale la chorégraphie. Le corps et les voix deviennent les supports musicaux de la danse.

La danse est très corporelle tout en se déployant avec des mouvements gracieux. Elle est à la frontière des corps et des chants, du physique et de la grâce, de l’intimité et de l’extimité. Tero Saarinen mêle ces différentes antinomies pour faire cohabiter des univers de perceptions différentes. Dans sa chorégraphie, c’est aussi la danse contemporaine, faisant du groupe le liant de chaque danseur dans son individualité, qui épouse parfois la danse classique. Nous sommes dans un entre-deux artistique.

Les lumières donnent une atmosphère très calfeutrée à la chorégraphie, très intimiste. Les danseurs, habillés de noir, sont, par leurs mouvements et leur gestuelle, comme des feuilles portées par un vent. Le mime fait aussi son apparition avec trois danseurs se poussant et se repoussant à tour de rôle comme pour lutter contre une force éolienne.

Les danses, à l’exception d’un solo très sensuel liant mouvements «lents» et exécution rapide, sont des danses de groupe. Les mouvements des bras sont très amples, avec quelques cassures des bras et des mains. Les danses ont des motifs antinomiques dans leurs gestuelles, à la fois courtes et élancées, faites d’intériorité et d’extériorité. Cette dichotomie corps/esprit, pour les chants et la danse, et courte/élancée pour la gestuelle donne à la chorégraphie un visage à la Janus.

Ces grands mouvements dans lesquels les plantes de pieds font enclumes pour se rabattre au sol tout en faisant une bascule avec le reste des jambes donne un cachet conquérant» aux danses. Elles sont presque guerrières dans leurs déplacements sans qu’une quelconque agressivité n’en nourrissent les mouvements. Les danses font quelques déhanchées avec des bras et des jambes qui à tour de rôle prennent leur pré-carré libertaire comme pour casser la rectitude des corps.

Le danseur devient le maillon d’un ensemble. Les danses oscillent entre intériorité et extériorité dans les expressions, avec des déplacements rythmées, accompagnées parfois de mouvements en virgules et de chants autant déclamatoires qu’intimistes.

Quelques pas de danse classique viennent contrebalancer une danse qui se veut ouvertement ancrée vers le sol, dans des basculements de haut en bas. La thématique artistique du spectacle puise sa force dans un vivre-ensemble, dans un être-ensemble où le groupe devient l’aiguillon des danseurs. Le groupe se définit par rapport à ses individualités. Chacun, dans ses déplacements, apporte un tempo, un rythme au groupe, à l’unisson des autres. Les membres supérieurs sont portés par des mouvements aériens oscillant entre mouvements en virgule et frontaux.

Ces mains qui clapotent, ces jambes qui tapent le sol, le rapport du corps au sol dans des basculements et des tapotements, est accompagné de chants religieux et aériens. Corps et voix se marient. Les bras, les mains, les jambes sont supports de vibrations extérieures quand la voix devient support d’émotion et d’intériorité. Les membres expriment l’extériorité quand la voix en est l’intériorité.

C’est aussi une danse de «paradoxes». Le corps trouve sa plénitude dans le champ «religieux» par le biais des chants et Tori Saarinen «réhabilite» la voix dans la danse. Ce qui avait été corps étranger voire expulsé retrouve avec le chorégraphe finlandais droit de cité. Voix dans la danse, corps dans le religieux, valeur du groupe dans l’individualité, ces différentes antinomies sont articulées durant tout le spectacle et sont de très belle composition.

Refuser le refus. Quand le corps incarne le péché du désir corporel dans le domaine religieux, Tori Saarinen en fait une valeur centrale dans une communauté de danseurs. Quand la danse se veut muette, accompagnée de musique, le chorégraphe finlandais en restitue toute sa profondeur vocale avec des chants de groupe où les octaves vont de soprano à baryton basse. La voix devient l’élément phare de la chorégraphie. Corps et voix sont les 2 visages d’une danse qui se veut revendicatrice des refus qu’un contexte religieux, social ou artistique peut engranger. Nous sommes dans un rapport d’autonomie et d’indépendance du corps et de la voix. Et le mariage est superbement bien réussi.

De cette danse, c’est une intériorité extériorisée qui est scandée, chantée, rythmée. Le parti-pris de Tero Saarinen d’utiliser des chants Shakers dans sa chorégraphie est intéressante à plus d’un titre. Dans un monde où les systèmes politiques ne font plus rêver, où la valeur argent ne peut tenir lieu de refuge chez bien peu de gens de par sa redistribution disparate, les valeurs d’intériorité et de groupe, où chaque individualité trouve sa force, sont mises en avant. Ces danseurs qui avancent sur scène en tapotant et en claquant des pieds et des mains pour investir la scène, est comme une douce invitation d’un Art, la Danse, qui veut faire retrouver à chacun son étoile du Nord.