ÉDITOS

Bonjour Père Noël, je voudrais te dire…

PAndré Rouillé

Pour être honnête, Père Noël, je dois d’abord t’avouer que, depuis bien longtemps déjà, je ne crois plus vraiment en toi. Et encore moins quand il s’agit d’art contemporain. Je sais en effet que rien n’arrivera miraculeusement par la cheminée, même si j’ai été bien sage et bien poli. Même si j’ai bien travaillé. Ou alors, il faudrait que je ne cire pas seulement mes petits souliers, mais beaucoup d’autres, à beaucoup de gens,

et pas seulement au moment de les mettre dans la cheminée, mais pendant longtemps, très assidûment. Mais ça, tu vois, je ne sais pas bien faire. Et puis, franchement, je ne trouve pas cela très intéressant.

Vois-tu, Père Noël, je vais te faire une confidence : j’aime infiniment Paris et l’art contemporain, mais je souffre de voir tant d’énergies s’épuiser faute de soutien, d’encouragement. «Impossible» est aujourd’hui le maître mot. Certains préfèrent dire directement : «On n’a pas d’argent !». Comme si le possible n’était qu’une question d’argent !
Tu le sais, toi, Père Noël, que le possible n’est pas seulement une question d’argent. C’est plutôt une question de désir et d’imagination, qui se font de plus en plus rares. Les devenirs sont devenus impensables. L’«impossible» est maintenant invoqué avant même que les voies du possible ne soient explorées. Le virus de l’impossible, qui bloque les désirs et les imaginations, continue ses ravages.
En fait, Père Noël, il y a, d’un côté, ceux dont la fonction devrait être de rendre les choses possibles, mais qui se retranchent derrière le paravent de l’impossible ; et, de l’autre côté, ceux qui font l’impossible pour que quelque chose soit quand même, et malgré tout, possible. Les premiers préservent leurs intérêts et leurs privilèges petits ou gros, leur tranquillité, leur place ; les seconds n’hésitent pas à se mettre en danger, parce qu’affronter l’impossible est la condition de leur survie, dès lors, artistes ou non, qu’ils ont choisi la création, l’invention, l’art.

Il faudra peut-être qu’un jour, Père Noël, je t’explique tout cela plus concrètement. A partir d’exemples précis pour que tu comprennes mieux. Car j’imagine que cela peut te paraître abstrait. Mais, depuis le ciel où tu habites, tu peux en mesurer certains effets. Tu vois bien par exemple que, pour ne parler que d’art contemporain, la France recule dans le monde, faute d’initiatives, d’audace, de visée, d’ouverture d’esprit. Tiens, un exemple quand même à propos de la promotion de la scène artistique française à l’étranger : l’Association française d’action artistique (Afaa), du ministère des Affaires étrangères.
Je croyais que des outils de promotion de (presque) tout l’art contemporain à Paris tels que le site paris-art.com et le guide papier paris-art devaient nécessairement intéresser les responsables de l’Afaa, et qu’ils m’appelleraient sûrement pour que l’on envisage quoi faire ensemble. Et bien non ! Rien. J’ai attendu, puis je me suis décidé à les contacter. En vain. Je n’ai jamais pu obtenir d’aller leur expliquer ce que l’on fait, et ce que l’on pourrait faire. Tu vois, Père Noël, c’est cela le virus de l’impossible : la perte de l’élémentaire curiosité de ce qui se fait, de ce qui se passe.

Car, contrairement à ce que tu pourrais croire après tout ce que je t’ai dit, il se passe des choses à Paris (et bien sûr en France). Tiens, du côté des institutions, le Palais de Tokyo continue à créer une dynamique formidable dans l’art contemporain à Paris. La programmation, les artistes, les œuvres présentées, le fonctionnement du lieu, et l’architecture même, tout cela a contribué à briser l’excès de solennité de nos rapports à l’art et aux œuvres. A ouvrir des brèche dans le conformisme, à accueillir de nouvelles postures artistiques. On peut bien sûr préférer telle ou telle point, on peut évidemment critiquer tel ou tel autre, mais tout cela est peu de chose. L’essentiel est que le Palais de Tokyo dégage une énergie, une dynamique, un élan que nous ressentons très fortement, nous à paris-art.com qui sommes au carrefour de ce qui se fait en art à Paris.
Et bien, vois-tu, sans vouloir être pessimiste, je crains que les récentes décisions du ministère de la Culture ne mettent prochainement fin à l’expérience. Le retour à l’ordre est annoncé. Alors que la création, c’est évidemment le désordre, l’inattendu, l’invention de nouveaux possibles.

Autre belle initiative à Paris : la Nuit Blanche. Tu as aussi ta nuit blanche, toi Père Noël. Mais celle dont je te parle est entièrement consacrée à l’art contemporain. Ce qui est extraordinaire dans cette initiative, c’est que le temps d’une nuit, l’art contemporain s’empare de la ville et la transfigure. Mais c’est aussi que cet art, que l’on a longtemps cru réservé à une minorité de privilégiés et d’initiés, est capable de rassembler près d’un million de personnes en une seule nuit ! C’est enfin qu’il suscite tour à tour la curiosité, l’enthousiasme, la perplexité, l’étonnement, les controverses. Bref, la vie.
Il y a toutefois une petite ombre au tableau : la fête d’une nuit ne s’accompagne pas d’une action forte et continue, tout au long de l’année, de la municipalité en faveur de l’art contemporain. Il est pourtant un principe simple qui a été compris dans le domaine du sport, mais pas dans celui de la culture : les succès internationaux sont voué à l’échec sans un tissu vivant (et soutenu) de clubs, grands et petits. L’excellence se construit au quotidien, et suppose des investissement, y compris financiers…
L’art et la culture n’échappent pas à cette loi. Faute de le comprendre, (presque) tous les décideurs sont en train de laisser crever les artistes, les écrivains, les philosophes, tous ces acteurs de la pensée et de la création dont les travaux s’accordent mal au principe de rentabilité immédiate propre au marché, et qui doivent pour cette raison être soutenus, aidés, accompagnés. Non seulement pour eux-mêmes, mais pour assurer la continuité de la pensée et de la création dans notre pays.
Or, la grandeur de la culture française n’est plus qu’un très lointain souvenir que seuls les politiciens incultes osent encore invoquer sans honte. En philosophie, sans remonter jusqu’à Sartre, la relève n’a pas eu lieu après la disparition des Deleuze, Foucault, Barthes, qui ont porté haut la pensée française dans le monde entier. Combien d’artistes et d’écrivains français occupent les premières places sur la scène internationale contemporaine ?
Aujourd’hui, c’est Zidane qui porte l’image de la France. Non que les philosophes et les artistes soient soudain devenus médiocres, ils ont rendu les armes, à force de fermetures de départements universitaires et d’absence de débouchés, à cause de l’indignité à faire des petits boulots avec des doctorats d’esthétique, à cause du grave mépris dans lequel nos «élites» tiennent généralement la culture et l’art, sous prétexte qu’ils ne seraient pas «rentables». Autre maître-mot de l’époque au nom duquel la richesse culturelle et artistique de la France et de l’Europe est laissée en jachère.

Pourtant, Père Noël, toi qui fait désormais fabriquer nombre de tes jouets en Asie, tu sais bien qu’à la différence de la technologie, qui s’assimile relativement vite et qui est un facteur d’uniformisation, la culture est, elle, au contraire dotée d’un fort potentiel de distinction, de singularisation. L’intelligence, le savoir, la culture, l’art : telles sont les forces des décennies à venir. D’autant plus précieuses qu’elles sont fragiles et longues à produire.

Alors, Père Noël, ce ne sont pas des jouets, des objets, des choses que je voudrais, mais au contraire connaître quelles voies pourront nous sortir de cette impasse dans laquelle nous nous enlisons. Mais je sais, Père Noël, que cela, c’est à nous seuls de le trouver.

André Rouillé.

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Jonathan Horowitz, Silent Movie, 2003. Installation vidéo avec son: vidéo projection et piano électronique, 10’. Courtesy Jonathan Horowitz / Galerie Yvon Lambert, Paris.