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Bon Voyage

PNatalia Grigorieva
@12 Jan 2008

Miri Segal a le don d’explorer les perceptions humaines en faisant de la contemplation de ses œuvres l’occasion d’une désorientation. A son insu, le spectateur se retrouve impliqué dans un mécanisme qui lui procure des sensations malgré lui, le contraint à des réflexes automatiques tout en le laissant libre de choisir sa place.

Curieux malaise et manipulation de la réalité sont au programme au 72 rueMazarine. Pour sa première exposition personnelle en France, l’artiste israélienne Miri Segal propose quatre installations d’une grande sophistication qui, avec ingéniosité, mobilisent physiquement le spectateur.

4U (Love) est une installation qui nous veut du bien. Constituée d’un quart de table et de deux miroirs formant un angle droit, elle propose à son propriétaire la compagnie d’un convive, c’est-à-dire lui-même. Ainsi, s’attabler revient à lutter contre la solitude, le reflet faisant office de présence rassurante. Mais si Miri Segal partait d’une bonne intention, au final sa pièce s’empreint d’une dimension bien moins réjouissante. En effet, faire des activités avec soi-même est encore plus déprimant et pathétique que de les faire tout seul. Passé le premier émerveillement après la découverte d’un nouveau compagnon, même le plus égocentrique des individus ne pourrait s’empêcher de voir en son reflet, ce soi-même devenu un autre, un reproche, une moquerie rappelant sans cesse à quel point sa vie est vide, pire encore, dépourvue de tout espoir de la partager avec quelqu’un d’autre puisqu’à la table, il n’y a de la place que pour une seule personne. Cette dimension n’était certainement pas apparue à l’artiste, mais elle ne manquera pas d’interpeller l’Occidental dont la quête utopique de «l’âme sœur» est une des préoccupations principales.

Wishful Thinking (Strife), prévue pour trois personnes, fonctionne selon le même principe de table et de miroirs. Mais cette fois, c’est le thème de l’opposition et du conflit qui est exploité. Ceux qui prennent place autour de l’installation deviennent en quelque sorte les acteurs d’un débat, d’une crise opposant deux partis: deux adversaires et un observateur. Ce dernier, positionnée face à l’angle aigu formé par les miroirs ne se voit pas, tandis que les deux autres observent un personnage hybride constitué d’une moitié de leur propre tête et d’une moitié de tête de l’autre. Ces reflets faussés et mutants symbolisent bien les intérêts mis en jeux lors d’une tentative de parvenir à un accord commun. Voilà une métaphore d’une grande clarté pour évoquer le conflit israélo-palestinien.

Vapor est une œuvre plus paisible faisant apparaître, par le biais d’un projecteur, le feuillage d’un arbre agité par le vent sur les pales d’un ventilateur en marche. La superposition de l’image et de l’air en mouvement est d’un effet saisissant et donne l’impression d’être en présence d’un arbre réel agité par une tempête réelle.

Mais l’installation la plus élaborée est certainement Place de la bonne heure. Confiné dans un espace rectangulaire, le spectateur est invité à prendre place sur un fauteuil situé au centre de la pièce. Une fois celui-là installé, commence un double voyage: celui du spectateur sur son siège effectuant un mouvement rotatif sur lui-même et celui de la caméra vagabondant entre deux lieux. Un dispositif situé sur le dossier, au-dessus du spectateur, projette une vidéo qui compile des images tournées sur la place de la Bonne Heure (Tel-Aviv) et près du check-point de Kalandiya (entre Jérusalem et Ramallah). Par intermittence, le tout est accompagné par une musique expérimentale et le vacarme régnant aux alentours du poste de contrôle. Car si la place est vide, à l’exception d’un petit garçon, tout un microcosme grouille autour du check-point. Une vie surprenante s’y organise en un lieu de vente et d’échange de produits aussi divers que les fruits, les chaussures ou le bétail.

Une fois ce voyage terminé, le spectateur se relève dans un état proche de l’hypnose, quelque peu étourdi et en proie à un léger mal de mer. Cette expérience éprouvante a le mérite de mettre en exergue la particularité du travail de Miri Segal, à savoir un étonnant don à prendre le spectateur par surprise. Jouant savamment avec nos sens, l’artiste se livre à une expérience visant à explorer les perceptions humaines. En effet, le dénominateur commun de ces œuvres est la désorientation qui résulte de leur contemplation. A son insu, le spectateur se retrouve impliqué dans un mécanisme qui lui procure des sensations malgré lui, le contraint à des réflexes automatiques tout en le laissant libre de choisir sa place et l’angle sous lequel appréhender ce qu’il voit.

Miri Segal :
Nécrofleur, 2003. Digital C-Print. 60 x 80 cm.
Place de la Bonne Heure, n.d. Installation. Fauteuil et projection vidéo.
Vapor (The Poetic Principle), 1998 . Installation vidéo: ventilateur industriel, son, image vidéo projetée.