PHOTO

Boire les longs oublis

La composition de Boire les longs oublis, un poème d’actions, est un subtil jeu d’équilibre entre plusieurs sources de création qui sont autant de pistes de réflexion. Le tableau d’Arnold Böcklin se décline en cinq versions: un accès à la mort de jour comme de nuit, vers une île sauvage, habitée, éloignée. A l’œuvre picturale, s’ajoute deux partitions musicales. Le poème symphonique de Rachmaninov et sa distorsion, sa transposition par Laurent Perrier. Les points de vue sont multiples, variables, en mutation. A ceux-ci s’ajoute un texte de Valérie Sigward, auteure et créatrice-lumière attachée à l’exigence d’une écriture très précise pour dire les incertitudes plutôt que les convictions. A la manière des tableaux et de leurs adaptations musicales, la pièce en reprend le titre, Boire les longs oublis.

Le risque est grand pour la danse de se confronter au récit, à la narration. Plus habituée aux fictions non narratives dans sa forme contemporaine, elle hésite sans doute à se laisser figer par la parole. «Sans souffle, je tombe. Je ne sais plus parler, ma propre langue imprononçable, musique secrète. Ignorante de tout, je tombe. Les jours se referment derrière moi. Dans la forêt, seule, je me relève, je marche, j’avance». Le texte de Valérie Sigward ne fige pas, il utilise les outils du langage et de l’architecture du récit pour amener progressivement à une perte partielle des repères. L’unité est morcelée: le temps, le point de vue, le lieu de l’action, l’ensemble de ce qui fait récit est diffracté. La mort d’un homme est soumise à de multiples interprétations dans une histoire en trois parties et vingt-deux reprises. Il y a Marie, Nicolas et un homme. Il y a une mort. Une discothèque, un parking, une forêt. Des verres, des gestes, des tentatives de parole, des cigarettes. Des corps qui s’enlacent, des corps qui se battent. La peur, la course, les chutes. Mais ni les témoignages ni leurs représentations sur l’espace du plateau ne concordent.

La chorégraphie apporte son regard à cet échafaudage de l’oubli. Tout comme le texte, elle est structurée en trois parties: l’exposition — les multiples développements et autres variations —, une nouvelle exposition, et une fin. Alban Richard désigne les différentes formes spectaculaires choisies: oratorio, fragments cinématographiques et nocturne. Un indice supplémentaires de cette volonté de jouer avec les arts, leurs outils, leurs vocabulaires esthétiques, leurs réceptions, éléments spécifiques et pourtant modulables, traduisibles, transmissibles: hautement contagieux. La danse passe de la discothèque à la scène, le jeu théâtral est souligné partout: lorsque Mélanie Cholet hurle, nous entendons la voix d’Alban Richard, quelques pas en arrière, au micro — la voix de Martha Moore, magnifique en robe Sylvia Von Harden d’Otto Dix, à la fin de la pièce, mute et perturbe —, les projecteurs isolent la scène filmée — les images et les voix se répètent, se reprennent et se mêlent.

Rapidement la perte de repères est telle que nous oublions de résoudre le crime, de rendre à chacun sa parole, d’ordonner les événements sur la ligne passé-présent-futur. La distance est ré-introduite tandis que seules les actions, agencées dans un montage des plus audacieux, comptent. Traiter d’une mort humaine et faire coexister dans le temps de la représentation différents arts, différentes époques, différents textes: voilà l’enjeu. Alban Richard poursuit ici son travail de révélateur et se montre habile à confronter processus de création, structure des œuvres et dispositif scénique final.

Boire les longs oublis est un poème d’actions, un pièce sur le doute et la nature fictionnelle de toute représentation, peut-être de toute existence, comme le laisse parfois entendre Fernando Pessoa, le grand Monsieur Personne —They took away my heart like weeds / It was not true that I should live / They took away my heart like weeds / I could not think it true to live— invité de la dernière minute.