ART | CRITIQUE

Bob and Breakfast — Robert Filliou et ses invités

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@04 Avr 2011

Le travail de Robert Filliou et des artistes invités à la galerie Nelson-Freeman est sans foi ni loi. Manipulant les concepts en toute liberté, arrangeant des fragments de matériaux pauvres, ils associent une rapidité d'exécution et une bonne dose d'ironie pour créer des œuvres résolument non-conformistes.

Depuis ses premières œuvres en 1960 jusqu’à sa mort en 1987, Robert Filliou a agi en parfait perturbateur. Il savait pointer les défaillances d’un art toujours maintenu dans des carcans idéologiques et des règles techniques. Il plaçait la liberté au-dessus de tout, la rapidité d’exécution comme gage d’efficacité. L’artiste François Curlet a sélectionné pour l’exposition «Bob and Breakfast, Robert Filliou et ses invités» cinquante créations de Filliou et d’artistes contemporains témoignant de la richesse de son héritage.

Les artistes agissent ici en poètes du quotidien, en suiveurs de Fluxus. La plupart des œuvres sont accrochée aux murs, tandis qu’une vitrine renferme dix objets-sculptures de Carsten Höller, Robert Filliou, Bethan Huws, Dewar&Gicquel et Jean-Pierre Bertrand: un papier imprégné de sel, un autre enduit de miel et de rouge, une boîte en métal dans laquelle traînent un citron peint en noir et du sucre sur l’image d’un sucrier, un cube d’acier gravé de 1 à 54 et une boîte de 54 allumettes, cinq œuvres emblématiques de ce dernier, etc.

Carsten Höller a placé sur la vitrine un pied de tomate et introduit dans chaque fleur une pilule contraceptive, prisonnière du légume une fois celui-ci arrivé à maturité.
Une forme en métal se révèle être une clé anamorphosée, des petits morceaux de jonc deviennent des modèles réduits de bateaux, un bloc de polystyrène bleu sert de socle à une plume taillée.
Et dans la série Ensemble des boîtes optimistes n°1 à n°5, Robert Filliou pose un regard critique humoristique sur les sacro-saintes valeurs que sont la guerre, la suprématie du mariage, la toute puissance de l’argent et même, comble d’iconoclasme, son inspirateur Marcel Duchamp.

Ici, l’approche de l’art est empirique. Le geste de l’artiste s’apparente à une expérience scientifique. L’action importe plus que le résultat. Jean-Pierre Bertrand dit d’ailleurs du spectateur qu’il «est confronté à un simulacre, une illusion».

En jouant avec le monde qui les entoure, les artistes parviennent à le rendre poétique, à lui donner une nouvelle consistance. Avec des crochets et une ficelle rafistolée fixée à deux bâtons, Robert Filliou compose Pour pêcher à deux la lune. Dewar&Gicquel accrochent une paire de gants de boxe en peau de kangourou à une patère en canne de bambou pour Boxing Gloves (gants de boxe). L’artiste galloise Bethan Hums inscrit sur un énorme biscuit en bois le texte «Wholemeal Digressive Biscuits», oscillant entre «digression» et «dé-graisse-ion». Une plaque d’aluminium laquée ressemble à s’y méprendre à une enseigne de restaurant de Little Italy où l’indication «Leonida Pizzeria, under new management, now also serving chinese cuisine» dénonce la toute-puissance du business sur la culture.
Sven’t Jolle nomme Local Empowerment (Responsabilisation locale) un énorme lance-pierres d’aluminium et de caoutchouc ironisant sur les techniques de management. Quant à Animal, de David Musgrave, il présente une coupe transversale du corps de Snoopy dont les organes sont exhibés avec très sérieuse une imagerie scientifique, pour remettre en question la véracité intouchable des sciences.
L’ensemble des œuvres de l’exposition procèdent ainsi par entrelacs de sens pour se moquer gaiement des valeurs établies, y compris celles de l’art. Plein de fraicheur, l’esprit est contestataire plus que protestataire.

Robert Filliou était fluxien. La création collective l’intéressait justement pour sa capacité à matérialiser et rendre productifs les échanges (flux). Assez mobile géographiquement et professionnellement, il a fait du nomadisme un moyen de diffuser ses œuvres.
Il avait ainsi conçu une micro galerie portative dans un couvre-chef: la Galerie légitime, qui était aussi un hommage manifeste à La Boîte-en-valise de Marcel Duchamp. Ainsi, sur l’agrandissement d’une vieille carte postale de Paris, des couleurs en forme de couvre-chef enveloppent la Tour Eiffel, la Concorde et les Invalides. Il s’agit de rendre l’art accessible partout et par tous, de mêler l’art à la vie et la vie de l’art, d’abolir les frontières entre eux.

A l’étage, deux Galerie légitime enferment sous de grands chapeaux en plexiglas transparent quelques œuvres d’artistes fluxiens. Les références à Marcel Duchamp sont explicites. Quarante ans plus tard avec Intuitive Gallery François Curlet répond en couvrant un cerveau blanc de Katharina Fritsch sous un même chapeau accompagné d’une affiche de M/M(Paris).

Il apparaît que Robert Filliou est sans conteste le chef de file de nouvelles pratiques contemporaines. Ses héritiers font preuve d’un anti-conformisme dynamique. La rapidité d’exécution leur garantit de conserver l’étincelle créative, l’énergie du big-bang captée puis retranscrite dans chaque geste, chaque pensée. Ils ont cette capacité de voir le monde de biais et avec humour, sans aucune orthodoxie.

— Jean-Pierre Bertrand, Clasificados, 1972, film stills.
— Jean-Pierre Bertrand, Cadre noir-papier sel, 2007, papier sel.
— Jean-Pierre Bertrand, Rouge humide, 2010, papier, miel, acrylique rouge.
— Jean-Pierre Bertrand, Boîte à sucres, 1978, rayogramme, sucre, citron peint.
— Jean-Pierre Bertrand, Boîte aux 54 allumettes, 1978, fer blanc, allumettes.
— Jean-Pierre Bertrand, Cube aux 54 chiffres, 1998, acier.
— Jean-Pierre Bertrand, Buenos Aires, 1972, photocopie, contre plaqué.
— François Curlet, Intuitive Gallery, 2010, chapeau en plexiglas, « cerveau » par Katharina Fritsch, poster réalisé par M/M(Paris).
— Dewar & Gicquel, Bloxing Gloves, 2011, peau de Kangourou, bambou.
— Bethan Huws, Digressive Biscuits, 2009, bois.
— Dewar & Gicquel, Crow Bar and Dead Badger, 2006, acier inox, bois, peau de poney, peau d’agneau.
— Dewar & Gicquel, Sans titre, 2007, polystyrène, acier, plume.
— Trisha Donnelly, Sans titre, 2009, crayon et crayon de couleur sur papier.
— Robert Filliou, Pour pêcher à deux la lune, 1962-84. bois, pitons, crochet, crayon de couleur sur papier et ficelle.
— Robert Filliou, Réponse non-expédiée, 1973, boîte en carton, papier collé et photographie.
— Robert Filliou, Quatastrophe!, 1976, boîte en carton, papier collé et photographie.
— Robert Filliou, The Spaghetti Sandwich, 2006, encre sur serviette en coton et rayonne.
— Robert Filliou, Ensemble des boîtes optimistes : n°1, n°2, n°3 et n°4&5, 1968-1981, technique mixte.
— Robert Filliou, The Spaghetti Handshake en collaboration avec Emmett Williams, 1965, gouache sur papier.
— Robert Filliou, Galerie Légitime, 1968, plastique transparent sur photographie collée sur bois avec 2 crochets et 2 anneaux.
— Robert Filliou, faim = fin de la faim, 1966, pastel sur photographie sur bois avec 2 crochets et 2 anneaux.
— Robert Filliou, Sans objet/Without Objects, 1973, bois, ficelle, piton et tampon.
— Robert Filliou, Filliou the eternal Network, 1980-83, pastel sur papier sur brique avec pastel et papier collé avec texte dactylographié.
— Robert Filliou, Filllliou, 1980-84, mine de plomb sur papier collé et pastel sur brique jaune.
— Robert Filliou, L’Age d’or du surréalisme, 1980-84, papier collé, bande adhésive, bandeau en papier et piton sur brique jaune.
— Robert Filliou, Sans objet sans prix, 1970, pastel, mine de plomb sur bois avec 5 crochets.
— Robert Filliou, Esprit en état de marche, 1980-84, feutre et pastel sur brique jaune.
— Robert Filliou, Vidéo jour-Vidéo nuit, 1980-82, boîtes en carton ajourées, rouge à lèvre sur miroir, encre et crayon de couleur sur papier, carton, épingle, punaise, coquille de noix, plume, sur brique.
— Robert Filliou, Not so Empty Box with Strings, 1973, boîte en carton en 2 parties avec papier collé, mine de plomb et ficelle.
— Robert Filliou, Galerie Légitime, 1969-70, lithographie sur papier en 4 couleurs.
— Robert Filliou, Galerie Légitime, chapeau en plexiglas blanc translucide et tissu velours blanc tamponné avec les œuvres de Robert Filliou, Al Hansen, Dieter Roth, Scott Hyde, Dorothy Lannone, Alison Knwles, Mieko Shiomi + une affiche Futura 26, 1968.
— Robert Filliou, Galerie Légitime, 1968, chapeau en plexiglas vert translucide et tissu velours blanc tamponné avec les œuvres de Robert Filliou, Olivier Mosset, Al Hansen, Mieko Shiomi, Daniel Spoerri + une affiche Futura 26.
— Robert Filliou, Il y avait deux dessins au centre de cette page, 1972, encre et pastel sur papier kraft perforé.
— Robert Filliou, Projects for Skywriting, 1971, sérigraphie.
— Robert Filliou, Main d’artiste (Robert Filliou), 1967, photographie.
— Carsten Höller, Key to the Laboratory of Doubt, 2006, clé anamorphique en argent.
— Bethan Huws, Boat, 1983-99, jonc.
— Carsten Höller, Plant on Pill, 1994, plants de tomate, pilules contraceptives.
— Ken Lum, Leonida Pizzeria, 2003, plexiglas, aluminium laqué, peinture émail, colle, lettres en plastiques.
— David Musgrave, Animal, 1998, résine et émail.
— Blinky Palermo, Projektion, 1971, impression offset couleur.
— peopleday®, Assemblage peopleday® #2, 2008, 2 tirages argentiques vintage,
— Hugues Reip, Suspens, 2009, stéréolithographie, branche.
— Joe Scanlan, Nesting Bookcase, 2001, bois, peinture, nylon.
— Andreas Slominski, Gerät zum Knichen von Autoantennen (casse-antenne), 2001, métal.
— Svent’s Jolle, Local Empowerment, 2003, aluminium en caoutchouc.
— John Waters, Baby doll gets up, 1995, tirage N&B.

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