DANSE | CRITIQUE

Blue Lady (revisited)

PSmaranda Olcèse-Trifan
@16 Mar 2010

Blue Lady revient à Paris. Presque 30 ans après la première à Teatrodanza La Fenice à Venise, Carolyn Carlson reprend ce solo mythique qu’elle a fait tourner sur les plus prestigieuses scènes du monde. En 2008, pour la Biennale de danse de Lyon, la chorégraphe organise sa transmission.

Ce solo, intimement lié à ses sensations et à ses émotions, marquant de surcroît un évènement biographique – la naissance de son fils – Carolyn Carlson ne pouvait pas le transmettre à une autre femme: le poids de l’inévitable comparaison aurait été écrasant. Elle le confie donc à un homme : Tero Saarinen, danseur et chorégraphe finlandais, rencontré en 1991 lors d’une création pour le Ballet de l’Opéra national d’Helsinki. Un glissement de sens et de sexe qui réactualise la pièce.

Les inconditionnels de Carolyn Carlson la retrouveront, plus grande et éthérée que nature, dans les images tournées par André Labarthe l’année même de la création initiale, un heureux moment de rencontre entre danse et caméra, projeté sur des persiennes qui occultent le plateau. La suite se déroulera sous ses auspices. Les admirateurs la retrouveront encore dans la danse qui anime ce corps d’homme drapé de longs tissus vaporeux. Le trouble niché dans ce décalage a priori fondamental atteint bientôt, aussi, ceux qui n’ont pas connu la Blue Lady de Carlson : ils se trouvent en présence d’un danseur habité à la fois par plusieurs personnages qui le tiraillent dans une perpétuelle dynamique des contraires.

A écouter danseur et chorégraphe, dans ce processus de transmission, l’opposition masculin/ féminin se résume à un jeu archétypal entre yin et yang. La dualité se résorbe dans l’intégralité de la personne et surtout dans une parenté spirituelle. Caroline Carlson n’a jamais fait un secret de ses affinités pour la philosophie zen et ses dernières créations en portent une forte empreinte.

Au-delà de la verbalisation et des concepts spirituels, il y a l’évidence de ce corps qui dégage une énergie folle, cette danse qui remplit l’espace énorme du plateau de la salle Jean Vilar au théâtre de Chaillot. Là où Carolyn Carlson s’élançait dans les airs, Tero Saarinen reste près de la terre. Il fait preuve d’une « magnifique manière de dévorer l’espace », selon les mots de la chorégraphe. Il mène la danse tout en force et agilité et il arrive, par moments, à faire exploser les carcans d’une pièce qui proposait à l’origine plusieurs visages de la féminité.

La robe bleue de la nostalgie, la robe jaune de l’éclat solaire et insouciant, et enfin la robe noire de la Winter Lady sont restées dans ce solo, en tant qu’archétypes. Tero Saarinen a dû trouver dans son propre vécu la matière émotionnelle pour nourrir la danse. Il a également puisé dans son expérience du buto. Ainsi, le solo s’enrichit de surprenantes résonances. Certes Carolyn Carlson, suivant une intuition fulgurante, joue de sa corporéité de danseur et installe le trouble dans la perception des gestes et des postures, mais au-delà de toute distinction de genres, nous éprouvons la persistance d’un même regard bleu et saisissant.

— Chorégraphie: Carolyn Carlson avec Tero Saarinen
— Musique originale: René Aubry
— Scénographie originale: Frédéric Robert
— Lumière (recréation): Peter Vos
— Lumière (originale): John Davis, Claude Naville
— Costumes (recréation): Chrystel Zingiro
— Montage archives: Baptiste Evrard