ÉDITOS

Bling! Bling! Le glas de la culture

PAndré Rouillé

Bien que l’époque des grands récits soit terminée depuis longtemps déjà, on entend toujours cette petite ritournelle détestable de prétention et d’aveuglement sur de l’«excellence française», le «rayonnement de la France dans le monde», et bien sûr «la France pays des libertés», sans oublier la «diversité culturelle».
Il a pourtant bien fallu s’y faire: la France n’est plus qu’une puissance moyenne, qui souffre en outre d’un grave déficit de présence dans les grandes institutions et manifestations culturelles internationales, notamment celles d’art contemporain. Alain Quemin, qui l’a démontré en 2001 avec la méthode et la pondération du chercheur, s’est attiré les foudres des gardiens de l’orthodoxie

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Mais les faits sont têtus. Depuis, les faiblesses et carences françaises sont devenues une évidence internationale, raillée par des attaques comme celles, assurément caricaturales et non dépourvues d’arrières pensées, du journaliste américain du Times, Donald Morrison, qui ne cesse de crier à la mort de la culture française après la disparition des figures tutélaires de Foucault, Deleuze, Derrida & Co.

Plus significativement, le Président de la République a repris à son compte, et largement martelé durant sa campagne, les arguments des observateurs les plus critiques de la politique internationale de la France en matière de culture. Déplorant devant la «Convention UMP pour un projet populaire» (26 janv. 2006) que «l’organisation de notre présence culturelle à l’étranger n’a pas changé depuis 1960», il préconisait de réduire les effectifs des ambassades d’Europe au profit de celles des pays émergents, et bien sûr de «mieux répartir nos dépenses avec moins de coûts de structures». Mais il concluait surtout sur la nécessité de «désigner un pilote de la politique culturelle extérieure de la France, actuellement dispersée entre une multitude d’opérateurs différents».

Nous y sommes. Bernard Kouchner a récemment annoncé une baisse drastique des crédits alloués à la culture par le ministère des Affaires étrangères et la fermeture de centres culturels.
Le plus extraordinaire n’est cependant pas là, mais dans le fait qu’Olivier Poivre d’Arvor (frère de Patrick), directeur de Culturesfrance en charge de la politique culturelle extérieure, acquiesce sans réserve — «Le ministre a fait des choix. Je les approuve» (Le Monde, 14 fév. 2009).
Alors qu’il dirige Culturesfrance depuis dix ans, il renchérit : «Aujourd’hui notre action dans le monde est illisible. Il est urgent de la repenser entièrement». Avec cette superbe autocritique, involontaire ou calculée, Olivier Poivre d’Arvor à la fois fait écho aux propos présidentiels, s’exonère de toute responsabilité, et emboîte le pas à la nouvelle politique. Ce qui lui vaut de focaliser contre lui la colère et un profond désaveu de la part du réseau de la culture française à l’étranger — c’est peut-être le coût assumé pour accéder à de nouvelles destinées…

Aussi, sans état d’âme apparent, déroule-t-il désormais le prêt à penser d’un véritable sabordage de l’action culturelle de la France dans le monde.
C’est en effet aujourd’hui devenu une habitude au sommet de l’État de dresser des bilans catastrophistes (parfois justes), avant de mettre en œuvre des mesures de rupture qui aggravent la situation au lieu de l’améliorer.
Parce que la rupture prend systématiquement et partout la forme de démantèlements par l’application automatique et sans discernement d’une petite poignée de dogmes faits de rentabilisation, de suppression de postes et de réduction du rôle de l’État.
Imbéciles et ravageurs dans beaucoup de domaines, ces dogmes de sabordage plus que de ruptures le sont plus encore dans la culture.

Dans l’action culturelle française à l’étranger, après presque deux décennies de paupérisation et d’affaiblissement du réseau, une rupture-sabordage est engagée sous l’égide de Bernard Kouchner, avec l’approbation active d’Olivier Poivre d’Arvor.

Face à la vente d’une partie du patrimoine immobilier français à l’étranger, à la fermeture de centres culturels, et bien sûr à la réduction du nombre d’agents en poste, Olivier Poivre d’Arvor déplie avec application un petit argumentaire du renoncement affirmant sans douter qu’«on ne mesure pas nécessairement le rayonnement de la France au nombre de fonctionnaires envoyés de Paris, au nombre de mètres carrés immobiliers que possède la France à travers ses centres culturels».
Ces sortes de considérations, qui font aujourd’hui florès chez nos «élites», obligent à rappeler des évidences comme celle-ci que l’excellence ne vient jamais de rien ni de nulle part, et que les résultats sont toujours à la hauteur des moyens mobilisés pour les atteindre. Sauf à entonner encore cette détestable ritournelle qui voudrait faire de la France une nation culturellement supérieure, et de son peuple un génie capable de créer des chefs-d’œuvre à partir de rien, ou presque.

Et puisqu’il faut donner à ces renoncements des allures de modernité, de progrès et de réactivité, Olivier Poivre d’Arvor bricole un semblant de démonstration.
Ainsi, le mode de présence culturelle de la France à l’étranger serait «largement obsolète», non pas à cause d’une mauvaise gouvernance du réseau au cours des dix dernières années, non pas parce que ce mode s’écarterait de la vision politique officielle, mais pour cette raison objective (donc incontournable) : la «mondialisation» et la «dissémination des savoirs» rendraient désormais caduque «la notion même de ‘centres culturels’».

Est-ce à dire que la Grande Bretagne (British Council), l’Allemagne (Goethe Institut), l’Espagne (Institut Cervantès), qui sont en train de renforcer leur implantation culturelle extérieure, et la Chine, qui a récemment ouvert 305 instituts Confucius dans 78 pays, n’ont pas bien saisi la réalité de l’époque?

Non, c’est la France qui s’engage tête baissée dans une direction catastrophique pour la culture, à partir de cette pensée nulle selon laquelle les réseaux virtuels rendraient «obsolètes» les bâtiments, les lieux de dialogues, d’échanges et de monstrations physiques : les proximités. Mais voyons ! les réseaux numériques ne se substituent pas aux corps, aux choses et aux relations directes, ils intensifient les relations à distance, ce qui est bien différent.

Comment ceux qui n’ont pas su en dix ans construire un réseau numérique capable de connecter et faire travailler efficacement ensemble les postes du réseau physique de la culture française dans le monde; qui n’ont pas compris l’intérêt de mettre en œuvre des outils numériques efficaces et attractifs pour diffuser largement la culture et la langue françaises. Comment ceux-là peuvent-ils aujourd’hui prétendre que l’apprentissage de la langue, la lecture, ainsi que l’activité culturelle et artistique (trois des principales missions des établissements français à l’étranger) vont sans dommages «passer désormais par d’autres circuits», par «d’autres outils», et, pour les spectacles et expositions, en «travaillant hors les murs».
Le projet est clair : remplacer le réseau physique par un réseau virtuel. Mais les incompétents du réseau physique le seront mille fois plus dans un réseau virtuel.

On peut (non sans précautions) remplacer des guichets de vente de billets de métro par des distributeurs automatiques, mais les futurs Délégués culturels ne pourront pas remplir les mêmes missions que les actuels Directeurs d’instituts français auxquels ils devraient succéder.
Sans murs ni équipes, dotés de budgets réduits, et seulement munis d’un bureau, d’un téléphone et d’une secrétaire, les futurs Délégués culturels n’auront pour tâche que de vendre les produits conçus en France par la nouvelle agence intitulée «Institut français» dont rêvait tant (de diriger) Olivier Poivre d’Arvor. Dotée d’un statut d’établissement public autonome, regroupant Culturesfrance et d’autres organismes, cette agence  court-circuiterait l’administration — conformément au dogme en vigueur du «moins d’État».

En réalité, la culture française à l’étranger va passer des gens de culture aux gens de business qui auront pour fonction de vendre la «marque France» selon la formule d’Olivier Poivre d’Arvor et de ceux qui assimilent de fait la France et sa culture à des marchandises.

La soumission de la culture à la logique marchande lui sera fatale. Désormais, la marchandise sera la règle, et la culture l’exception. Mais «il est de la règle de vouloir la mort de l’exception» (Jean-Luc Godard).

André Rouillé.

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Entretien avec Olivier Poivre d’Arvor paru dans Le Monde du 14 février 2009
(cliquer sur le lien)

L’artiste et le photographe de l’image accompagnant l’éditorial ne sont nullement engagés par son contenu. Cette image n’est aucunement l’illustration du texte.

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