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Bit.flow

PStéphanie Katz
@12 Jan 2008

Les machines hybrides de Julius Popp, mi esthétiques, mi technologiques, semblent presque pouvoir donner des leçons d’éthique, d’amour, voir de politique, tant au spectateur qu’à l’artiste démiurge qui les invente…

Cette seconde présentation du travail de Julius Popp à la Galerie Jocelyn Wolff confirme la position de l’artiste à la frontière du scientifique et des arts plastiques. Sur une table blanche qui semble apprêtée pour une opération chirurgicale du visible, un tube translucide formant un nœud inextricable s’abandonne à des circonvolutions infinies.

Impossible, même si l’artiste s’en défend, de ne pas penser ici à l’évocation de l’un de ces organismes aliens, mi technologiques, mi humanoïdes, qui peuplent l’univers de la science fiction contemporaine. Surtout que, pour des raisons de visibilité, le liquide qui circule par séquence binaire dans la spirale de plastique est d’un rouge sanguin sans ambiguïté.

Toutefois, une fois cette première approche formelle dépassée, c’est davantage le dispositif technologique complexe qui permet de dégager le sens du projet. Alors qu’un logiciel tente d’envoyer dans les tubulures des séquences de couleurs irrégulières, une caméra de surveillance dominant la table des opérations observe en permanence la circulation du fluide.

Dans un projet de régulation fondée sur une auto-interprétation du mouvement, cette caméra tente de traduire sur un écran les invariants d’un cheminement pourtant chaotique et imprévisible. Entre l’aléatoire des déplacements du fluide et la recherche de synthèse visible sur l’écran, c’est toute l’amplitude d’un malentendu fondamental qui se joue.

En véritable professeur Frankenstein, Julius Popp semble chercher à construire un dialogue bilatéral avec le monde de la machine intelligente, comme si celle-ci devait parvenir à répondre aux questions métaphysiques de son concepteur.

Depuis les deux robots Micro.Adam et Micro.Eva, qui déjà tentaient de s’accorder autour d’un mouvement centrifuge commun et harmonieux, l’artiste conçoit des machines capables de construire un regard réflexif qui envisage d’améliorer progressivement son propre comportement. Si bien que ces machines hybrides, mi esthétiques, mi technologiques, semblent presque pouvoir donner des leçons d’éthique, d’amour, voire de politique, tant au spectateur qu’à l’artiste démiurge qui les invente.

On se prend, en effet, à rêver à ce monde imaginaire peuplé d’entités susceptibles de faire preuve de cette improbable bonne volonté auto-critique. L’auto-analyse menant à une amélioration du comportement individuel, chacun en viendrait à s’harmoniser avec son voisin, ne s’inquiétant plus des disjonctions et ne multipliant que les liens consensuels.

Sauf que voilà. Depuis que je visite les propositions de Julius Popp, je suis obligée de constater qu’une fois sur deux, les prototypes fonctionnent de façon irrégulière, parfois même chaotique.
Une fois encore, cette fois-ci, le couplage de l’œuvre relevait davantage du malentendu que d’une harmonie idéale et consensuelle. Si bien que, à y regarder de plus près, ce Faust d’un nouveau genre semble placer sous le regard du spectateur la longue liste des tentatives de conciliations manquées qui trament l’aventure de l’humanité.
«Les créations de Popp sont toutes des œuvres en construction, des enquêtes partielles d’un processus en cours, des études expérimentales sur le tâtonnement» explique Jan Thorn-Prikker.

C’est sans aucun doute dans cette fracture entre illusion scientifique et lucidité artistique que se situe toute la puissance révélatrice des recherches de Popp: ce qui provoque l’émotion esthétique ici, ce sont davantage les défaillances et les lacunes propres à l’expérimentation immémoriale de la nature humaine, que la perfection rationaliste d’un accomplissement scientifique accompli.

Julius Popp
— Bit.flow, 2006. Acier inoxidable, plexiglas, logiciels, ordinateurs, dispositifs électroniques variés et impressions. Dimensions: Robot : H. 80 cm, L. 60 cm, E. 46 cm; Table: H. 90 cm, L. 180 cm, E. 100 cm.

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