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Bil Bo K n°27

Ce magazine propose une organisation énergique et pertinente. De nombreux textes et une multitude d’illustrations sont rassemblés autour de cette question: quelle relation que l’on peut établir aujourd’hui entre l’espace et la surface ?

— Directeur de la publication : Philippe Blondez
— Éditeur : Bil Bo K, Paris
— Parution : 2006
— Format : 16,5 x 24 cm
— Illustration : couleur et noir et blanc
— Pages : 100
— Langue : français
— ISBN : 2-9526046-0-6
— Prix : 10 €

Edito
par Philippe Blondez

À découvert
Donc je rentre. Un relent de tabagie vient casser la froideur qui m’enveloppe encore. J’allume les écrans, comme deux bougies. J’ouvre le réfrigérateur, dont la lumière falote m’indique la place du vin. Déjà sans bouchon, il est investi d’odeurs indéfinies. Un troisième écran, derrière moi, s’anime de différentes couleurs. Le son est coupé. D’autres bruits sortent des machines, celui aussi de mes doigts qui tapent. Les quartz rouges de cette nuit sont à 333. Je pense à la voix au téléphone juste raccroché et entame les ongles, ainsi que le texte.

Je pensais commencer en citant le début du roman de Gaston de Pawlowsky, voyage au pays de la quatrième dimension, paru en 1912, et dont je possède un exemplaire de 1945, aux éditions La Boétie de Bruxelles, livre qui tombe littéralement en morceau chaque fois que je le manipule, mais finalement non. Le début imaginé n’est plus le début, et ce qui oriente mon choix, c’est le médaillon de la couverture, une illustration de Jean Tauriac, que je reproduis ci-contre. C’est comme cela que je me vois maintenant. Accoudé et pianotant à ce bureau-nuage. Exactement. Une surface, un plan. Deux espaces flottants qui me séparent. Une table de verre, deux écrans, les pieds pas sur terre, dans mes stratus.

Et toujours une oreille ou un doigt.
Je retourne à la feuille de route réalisée pour construire ce BIL BO K. en voici quelques extraits:
«Ce que nous questionnerons dans ce numéro, c’est la surface et ses limites. Interfaces, jonctions, liaisons, assemblages, connexions, contours, comment s’articulent la surface et l’espace. Ne sont-ils plus une seule et même chose ?
()
À l’heure des modifications corporelles en tous genres (chirurgie plastique, cosmétologie …) qui vont de paire avec les modifications de notre pensée au travers du développement du numérique (couverture de l’information, nouveaux modes de construction et d’apparition des images …), il nous semble opportun de sonder les parties émergentes, affleurantes de ce phénomène, de la peau à l’écran.
()
Mémoire, images mentales, apparition des images latentes, «indicibles», comment représenter le cours de la pensée ?
()
Dans quelles dimensions s’articulent notre regard et notre imaginaire ?».

Comment arriver à supprimer le cadre? Excellente question posée plus loin par Greenaway, qui nous dit que le cadre est pure invention, (qu’)il n’existe pas dans la nature. La pensée est une matière vive, la transcrire c’est la contenir, la montrer c’est l’encadrer. Comment s’en sortir, alors que nous vivons tous les jours sur ce mode un peu flou et très flux, en permanence sollicités et emprunts de sources disparates? Nous sommes surfaces sensibles, poreuses, traversées. Nous émanons de l’intérieur, imprimons sur nos tissus nos états. Toutes ces questions importeraient peu s’il ne s’agissait à un moment de dire stop! Je veux transcrire et montrer. Nous avons des outils de calcul performants, appendices extraordinaires qui prolongent, ouvrent et tendent vers de possibles représentations du cours de notre pensée (ou de notre pensée en cours). Comment nous apparaîtront-ils dans 50 ans? Obsolètes probablement. Il y a quelque temps, j’ai rencontré l’œuvre de l’artiste anglais Gary Webb, que j’ai voulu inclure dans ce numéro. Ce qui m’a ému en voyant ses sculptures, c’est qu’elles renouent avec une approche esthétique, dans leur factualité. Voilà un garçon qui parie le langage plastique. Occulté depuis longtemps, rare comme le langage poétique, essentiel à mes yeux.

L’objet n’est plus que prétexte au discours mais parle de lui-même. Frappantes également la singularité, l’étrangeté qui s’en dégagent. Le sentiment de voir un bidule recouvrant l’histoire du design des années 50 à 80 (apparence trompeuse ne constituant au final que l’une de ses multiples couches). Et surtout l’impression de percevoir physiquement un objet «mental». Je parlais de pensée en cours, j’en vois là une tentative d’évocation. On saisit une partie révélant un gonflable ici, un son là, un animal ou un cristal, une lumière sporadique ailleurs. En simultané. Mais jamais perçus en même temps. Tout cela m’évoque notre encaissement perceptif quotidien, de chaque instant. l’ai pris la liberté de réaliser un collage (page suivante) avec l’un de ses objets pour accentuer cette démultiplication, appréhension (de la nature) qui n’est pas sans rappeler les expériences des avant-gardes du début du siècle dernier. Tentative de faire révolution, au sens géométrique aussi. Ses sculptures fonctionnent aussi bien de loin comme de très près, en tout ou en détail, c’est ce va-et-vient continuel et cet éclatement qui m’animent.

Que vive la poésie.
Voilà, le temps se subvertit. Les quartz roses du matin marquent 533 (les horloges ont depuis longtemps perdu leurs aiguilles). J’entends quelques traînards de la rue. Je regarde le chemin de fer qui couvre le mur, et voudrais attirer votre attention sur une des pages de Weyergans, consacrée à son court-métrage sur Jérôme Bosch, réalisé en 1963, où dans la partie du bas est reproduit un cadre-cache en taille réelle, j’insiste, qui lui servit à «découper» les tableaux en plans. Vous pouvez, vous aussi, le découper et l’utiliser si cela vous chante, pour percer et voir de l’autre côté…

Décidément, on en revient toujours au cadre…

(Texte publié avec l’aimable autorisation des éditions Bil Bo K — Tous droits réservés)