PHOTO | CRITIQUE

Beat Generation

PFrançois Salmeron
@29 Juin 2016

Le Centre Pompidou redonne souffle et vie à la Beat Generation, mouvement littéraire et artistique contre culturel, né pendant la Seconde guerre. L’exposition montre ses sources d’inspiration, et ses liens avec différentes formes d’art (peinture, photo, vidéo, musique), dans un parcours riche et résolument ouvert.

La Beat Generation résonne comme un mythe dans notre imaginaire, et évoque à nos esprits la figure du poète en guenille, du clochard céleste, ou les flashs hallucinés de road trips trépidants à travers les Etats-Unis, de New York à la Californie, en passant par Mexico, Tanger ou Paris. Le Centre Pompidou redonne ainsi souffle et vie à ce courant poétique, littéraire et artistique, en rappelant non seulement ses pérégrinations à travers le monde, mais en montrant aussi ses sources d’inspiration, et les liens qu’il entretient avec différentes formes d’art: peintures et dessins, photographies, films expérimentaux, collages, jazz, folk, rock’n’roll. L’ensemble de l’exposition permet de replacer ce mouvement contre culturel dans son contexte historique et social, de réévaluer les valeurs qu’il a défendues, de comprendre son influence sur la culture hippie ou Mai 68, alors que le conservatisme, le racisme ou l’homophobie, en plein regain de force aujourd’hui, furent honnis par les beatniks.

Le mouvement naît en 1943-1944, lorsque Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William S. Burroughs se rencontrent à l’Université de Columbia à New York. Jack Kerouac, avant d’écrire son roman culte Sur la Route (1957), est un footballeur universitaire prometteur qui rêve de devenir écrivain. Il s’engage en 1942 dans la marine marchande, à l’instar de Rimbaud qui abandonne la poésie pour se lancer dans le trafic d’armes à la fin de sa vie. Allen Ginsberg, étudiant en droit du travail, aspire à défendre les prolétaires. Il publie en 1956 le recueil Howl, jugé obscène et censuré au moment de sa sortie à San Francisco, qui sera érigé en symbole de la liberté d’expression. William S. Burroughs, le plus âgé du trio, est l’héritier d’une petite fortune grâce à son grand-père, inventeur de la machine à calculer. Il multiplie les ennuis judiciaires (possession de drogues, relations louches avec la pègre, meurtre accidentel de sa femme lors d’une soirée trop arrosée où ils jouaient à Guillaume Tell avec une arme à feu…), et finit par fuir les Etats-Unis pendant vingt-cinq ans (il n’y revient qu’en 1974). Au cours de ses voyages, il rédige Le Festin nu, en 1959, mis en forme dans un hôtel parisien, le bien nommé Beat Hôtel, situé rue Gît-le-Cœur dans le quartier de Saint Germain.

Au regard du destin de ses membres historiques, on comprend que la Beat Generation ne suit en rien les préceptes de l’ordre établi, du puritanisme des Wasp, de la morale bourgeoise, du maccarthisme ou de l’anticommunisme américains de l’après-guerre. La Beat Generation se définit comme un mouvement libertaire en termes de morale et de sexualité (liaisons homosexuelles entre Burroughs et Ginsberg par exemple), subversif par rapport à son mode de vie (vie de bohème, squats, colocations, voyages incessants), expérimental dans son usage des drogues synthétiques (LSD), du cannabis ou de l’héroïne, pacifiste et écologiste (contre la guerre du Vietnam), ouvert à la spiritualité d’extrême Orient (bouddhisme, ésotérisme, chamanisme). Elle milite ainsi pour le droit des Noirs, des femmes ou des homosexuels, lutte contre toute forme de contrôle dans la société américaine, au point d’être pointée du doigt par Hoover, en 1960, et décrite comme une ennemie de l’establishment.

Le terme de «Beat Generation», quant à lui, serait l’invention de Kerouac, qui parlait tout d’abord de «génération perdue» à propos de lui-même et de ses acolytes. «Beat» revêtirait en réalité une triple signification. En un sens premier, le mot évoque la pauvreté, comme le rappelle Jack Kerouac: «Tout m’appartient car je suis pauvre», lit-on sur l’une des cimaises, en ouverture de l’exposition, en contre point de l’idéal d’abondance et de consommation de l’american way of life.

Aussi, le «beat» désigne le tempo de la musique, et plus particulièrement les cadences effrénées du be-bop, qui révolutionne le jazz et le swing traditionnel, et dont s’inspirent ouvertement les écrivains. Fan de Charlie Parker, Jack Kerouac explique que le phrasé du saxophoniste nourrit son propre rythme d’écriture. On découvre ainsi que le manuscrit original de Sur la route, qui sert d’épine dorsale à l’exposition, est composé d’un seul rouleau de plus de 36 mètres de longueur, qui permet à Kerouac d’écrire d’un trait, suivant sa libre inspiration, à l’instar des soli fleuves et improvisés de Bird. Rédigé en à peine 21 jours, le roman de Kerouac rappelle aussi l’écriture automatique surréaliste, épousant un processus de création inconscient, continu, libre. Allen Ginsberg confie à son tour que le titre même de Howl rappelle une onomatopée, comme dans un scat improvisé. Il souligne à la fois son admiration pour le saxophoniste Lester Young, et surtout, l’émergence d’une nouvelle langue littéraire qui, à l’image de Céline en France, s’empare d’un langage parlé et populaire, que l’on retranscrit tel quel dans les poèmes et les romans beat.

Enfin, le terme «beat» ouvre un chemin vers la «béatification», à savoir une expérience extatique, remplie d’ivresse, avide de spiritualité. On peut encore évoquer ici les nombreux voyages vers le Mexique, avec ses champignons et son peyotl, ou le Tibet, avec son hasch et la religion bouddhiste, qu’effectuent les membres de la Beat Generation. L’attrait de l’Orient et d’une nouvelle forme de spiritualité se double d’un goût pour les drogues qui dilatent les portes de la perception.

La Beat Generation s’empare également des outils de son temps et des procédés mécaniques pour donner forme à une nouvelle expression artistique. John Giorno met à la disposition du public des appareils téléphoniques où l’on peut écouter des poèmes. L’entrée de l’exposition présente une multitude de gramophones, de postes de radio, de tourne-disques, de microphones, de bandes audio et de magnétophones. Par là, la Beat Generation redonne à la poésie une portée orale: elle n’est pas faite pour être imprimée et lue silencieusement, mais pour être déclamée et écoutée en public. L’exposition regorge ainsi d’enregistrements sonores. On apprend que les poètes beat enregistrent leur propre voix pour mémoriser leurs textes, plutôt que de coucher les mots sur du papier. Une douce musique, un doux murmure, se déploient ainsi dans les espaces de l’exposition, auxquels viennent se mêler les voix du folk, du blues, ou des protest songs de Bob Dylan.

Parmi les procédés mécaniques, la photographie occupe une place de choix. La figure de Robert Frank, dont on découvre ici des extraits des Américains, son album culte, ou de la série From the Bus (1958), traduit l’émergence de nouveaux canons esthétiques, et d’un regard mélancolique sur l’Amérique. Après avoir obtenu une bourse de la part de la Fondation Guggenheim, Frank s’achète un Leica et une vieille Ford d’occasion, et sillonne les Etats-Unis librement, dérivant sans but, à la manière de Kerouac – qui signe d’ailleurs la préface de l’album. S’ensuit une longue errance personnelle, qui n’a rien à voir avec la glorification des pionniers ou de la conquête de l’Ouest, et qui renvoie plutôt à une vie faite de hasards, de rencontres impromptues, en «perpétuel mouvement», selon les termes qu’utilise Ginsberg pour qualifier la vie de Neal Cassady, modèle du roman de Jack Kerouac.
Autour du manuscrit de Sur la Route se déploient des vidéos de paysages défilant à toute allure. On découvre derrière eux la série de Bernard Plossu, Le voyage mexicain (1965-1966), qui offre de merveilleux tirages couleurs réalisés suivant le procédé Fresson, comme s’il s’agissait de peintures.

Kerouac et sa bande s’adonnent également à la peinture ou au dessin. On rencontre des croquis, des sortes de graffitis, des carnets griffonnés, qui témoignent d’une pratique rustre et sommaire, faite avec peu de moyens, sur du carton ou de simples bouts de papiers, et qui s’éloigne volontairement du savoir-faire des maîtres enseigné dans les académies. Des œuvres de Jean-Jacques Lebel, commissaire de l’exposition qui sert de trait d’union entre la Beat Generation américaine et les acteurs de la scène artistique françaises tels que Man Ray, Marcel Duchamp ou André Breton, mêlent peintures et collages, tout comme Julian Beck ou Jess.

Des unes de journaux, miroir d’un monde chaotique (Guerre Froide, assassinats de Luther King et de Kennedy, guerre du Vietnam, menace nucléaire…), s’additionnent sur tout un mur de l’exposition, et évoquent la technique du «cut-up», chère à Allen Ginsberg et au peintre Brion Gysin. Inventée dans une chambre du Beat Hôtel à Paris, ce procédé consiste à réagencer des pages de journaux découpées au cutter pour créer un nouveau sens – ce qui rappelle encore une fois les cadavres exquis surréalistes ou les montages dadaïstes. L’installation Dreamachine reconstitue justement la chambre d’hôtel de Brion Gysin, où l’artiste avait fait fabriquer une lampe giratoire censée provoquer des hallucinations visuelles.

Un ensemble de vidéos cultes, parfois méconnues, ponctuent enfin le parcours de l’exposition. John Cohen nous offre quelques clichés du tournage de Pull My Daisy, premier film beat, coécrit à quatre artistes parmi lesquels comptent Robert Frank et Jack Kerouac. Me And My Brother, réalisé par Frank, brouille les frontières entre réalité et fiction, Flower Thief, avec sa pellicule périmée et tachetée, nous plonge dans l’univers de North Beach, le quartier beatnik de San Francisco, tandis que Doomshow, et Looking for Mushrooms de Bruce Conner, illustrent à la fois la peur de l’apocalypse nucléaire, et le goût immodéré de la Beat Generation pour le nomadisme (ici le désert mexicain) et les drogues (le LSD et le peyotl). Le tout offre un parcours riche, où les arts s’entremêlent et se fertilisent mutuellement, dans une scénographie résolument ouverte, qui donne la possibilité au spectateur de construire son propre parcours loin de tout dogmatisme.