PHOTO | CRITIQUE

Balkan Erotic Epic

PJulia Peker
@12 Jan 2008

Sollicitée pour réaliser une œuvre sur la pornographie, Marina Abramovic prend le sexe à rebours des codes habituels du genre. L’uniformité internationale des images pornographiques cède la place à l’érotisme du folklore balkanique, et le prosaïsme du désir prend une dimension épique.

«Balkan Erotic Epic» s’inspire du rôle de la sexualité dans les rites païens du folklore balkanique. Une vidéo placée à l’entrée de la galerie montre l’artiste en professeur, exposant avec un plus grand sérieux certaines de ces coutumes.
«Pour qu’un homme soit amoureux d’elle, la femme devait prendre un petit poisson, l’insérer dans son vagin et le garder tout une nuit. Le matin suivant, elle retirait le poisson mort, le séchait pour enfin le moudre. En mélangeant un peu de cette poudre au café de son mari, elle était sûre qu’il ne la quitterait jamais».
Philtre d’amour pour les amoureux ou engrais pour les paysans, le sexe est investi de pouvoirs magiques. Révéré de tout temps pour la fécondité dont il est source, il est principe de vie et remède symbolique contre toute forme de malheur.
Les photographies reproduisent des scènes traditionnelles: des femmes soulevant leur jupe sous la pluie au milieu d’un champ, ou se caressant les seins avec ferveur en regardant vers le ciel.

Si Marina Ambramovic a choisi pour cette exposition de revenir dans son pays natal, c’est parce que le sexe est tout particulièrement libre et important dans cette culture populaire. Dans tous ces rituels païens, le sexe est un outil permettant de tenir à distance la maladie, le mauvais sort, ou la pluie, une arme contre toute forme de destruction. Sa puissance symbolique émane de sa vitalité naturelle.
Les photographies de Marina Abramovic donnent une visibilité aux récits racontés dans les livres, tout en se libérant du poids symbolique de ces scènes traditionnelles. La vision de femmes se caressant les seins en regardant vers le ciel est d’abord une image. Les yeux clos de leurs visages tournés vers les nuages abandonnent ces corps à la sensualité de la caresse, et le sens codifié de l’acte passe au second plan derrière l’énigme du plaisir.

Une installation vidéo montre deux rangées d’hommes en costumes traditionnels, encadrant une chanteuse vêtue d’une longue robe noire, deux fois plus grande que les hommes. Cette taille démesurée, et la forme en croix de l’installation, donnent une dimension religieuse à cette scène insolite.
On ne s’en aperçoit pas au premier coup d’œil, mais tous ces hommes, aussi sérieux soient leurs visages, ont la braguette ouverte, et le sexe brandi en érection. Le mouvement de leur membre, qui tour à tour se soulève et retombe, attire l’attention. La prêtresse qui préside à cette érection collective entonne alors un chant de guerre.
Le sexe est aussi bien le principe de vie que l’arme du combat, et la fertilité naturelle s’alimente au rythme de la génération et de la destruction.

Dans cet univers mis en scène par Marina Abramovic, le vide symbolique légendaire de la pornographie cède la place au poids des symboles.
Elle parvient à l’heureux mariage de l’épique et de l’érotique, du costume et de la nudité, du symbole et de la chair.

Marina Abramovic
Balkan Erotic Epic: Breasts #1, 2005. Photographie couleur. 176, 2 x 176, 2 cm (encadrée).
Balkan Erotic Epic: Breasts #2, 2005. Photographie couleur. 176, 2 x 176, 2 cm (encadrée).
Balkan Erotic Epic: Banging the Skull, 2005. Photographie couleur. 127,6 x 127,6 cm (encadrée).
Balkan Erotic Epic Balkan Erotic Epic: Women in Rain 1, 2005. Photographie couleur. 190 x 150 cm (encadrée).
Balkan Erotic Epic Balkan Erotic Epic: Women in Rain 2, 2005. Photographie couleur. 190 x 150 cm (encadrée).
Balkan Erotic Epic Balkan Erotic Epic: Women in Rain 3, 2005. Photographie couleur. 190 x 150 cm (encadrée).
Balkan Erotic Epic, 2005. Vidéo couleur.

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