ART | CRITIQUE

Babaréel

PKatrin Gattinger
@12 Jan 2008

De parasols, chaises longues et sacs de couchage entièrement recouverts de cheveux synthétiques noirs, émergent des téléviseurs dont l’image vidéo, comme l’œil de la bête, regarde le spectateur. Un travail sur la fuite du sens — son éparpillement, son explosion.

Chez Saverio Lucariello, le sens fuit. En tout cas le sens intelligible : « Je ne supporte pas, déclare-t-il, cette frénésie d’attendre avec hâte le sens ; se couper la cervelle en quatre pour trouver à la moindre pièce une raison d’être » (Aden). Son art relève pourtant moins du non-sens que de la manipulation des signes qui précipitent les significations sur de nombreuses lignes de fuite, dans toutes les directions. Un éparpillement, une explosion du sens même.
L’un des points de chute de cette fuite du sens est l’île déserte, là où les signes se reposent à mille lieux des significations, où l’on reprend le poil de la bête.

Les Baba’s Islands dorés de l’artiste napolitain arborent des objets poilus : des parasols, des chaises longues et des sacs de couchage entièrement recouverts de cheveux synthétiques noirs. Parce que nos fantasmes nous font rêver que sur les îles les existences « de tout poil se poilent à poil » ? Ou parce que notre animalité s’est déplacée sur nos objets familiers ? La longue barbe du naufragé aurait-elle poussé dans les épidermes des ustensiles ?

Des téléviseurs, comme assis dans les chaises longues ou allongés dans les sacs de couchage, sont enfouis dans cette pilosité d’où l’image vidéo, comme l’œil de la bête, regarde le spectateur. L’écran montre l’artiste enveloppé dans une toge noire en train de se tortiller dans le champ restreint de la caméra, et de dévoiler, à la manière d’un exhibitionniste, non pas ses parties velues et intimes, mais une feuille blanche portant l’inscription « On est réellement beaux ».
Tel une feuille de vigne, le commentaire cache. « Le sujet ? Tu l’as vu ? C’est bon ? C’est bien ? Ah, c’est bon, hein ? C’est pas mal. C’est génial. Oh, c’est bon, hein ? » demande l’artiste au spectateur à propos de ce qu’il montre : des clichés de belles filles arrachés de magazines et des objets du quotidien (un couvercle de casserole, des chaussures ou une assiette en carton). S’agit-il de se moquer de qui cherche un élément stable et rassurant dans ses œuvres, et qui, à défaut se réfugie dans des considérations vagues ?

Des sons sortent de trois poussettes enveloppées dans du tissu doré : non pas les babillages attendus (babababa…), mais des déclamations pseudo-savantes accompagnées de musique ésotérique. Une litanie rythmée d’–ismes et de noms de philosophes, de termes techniques et de concepts. « Il faut le savoir. Il faut le dire. Ce sont juste de petites choses… », proclame la voix chantonnante, comme s’il s’agissait du B.A.-BA de la vie enseigné par le baba, l’homme ou le père.
Les occupants de ces poussettes sont ici encore des écrans de télévision, affublés du titre énigmatique de Babaréel. Ils diffusent un portrait de fesses poilues et gigotantes dont les volumes se meuvent comme des lèvres autour d’un orifice de bouche. Le postérieur assimilé à des joues joufflues, à des babines, est l’une des significations (on la tient !) du mot baba.

Le Babaréel est peut-être le réel qui, si nous le rencontrions, nous laisserait ébahis — baba. Le réel qui est tapi sous le trop plein de sens et de significations, de commentaires et d’interprétations, sous le flux de paroles, d’analyses, de justifications et de représentations. « Beaucoup de choses… trop de choses…, c’est cool… » psalmodie la voix de la bande vidéo. Réel originaire et authentique. Forcément poilu.

Saverio Lucariello
— Baba Island (double), 2003. Technique mixte, moniteur DVD, DVD. Environ 210 x 380 x 180 cm.
— Baba Island (sujet doré), 2003. Technique mixte, moniteur DVD, DVD. Environ 210 x 310 x 160 cm.
— Baba Island (sujet noir), 2003. Technique mixte, moniteur DVD, DVD. Environ 210 x 150 x 160 cm.
— Baba Island (sujet blanc aux pâtes), 2003. Technique mixte, moniteur DVD, DVD. Environ 210 x 180 x 160 cm.
— Subject, 2003. Sacs de couchage, cheveux synthétiques, 2 moniteurs DVD, DVD. Environ 55 x 180 x 120 cm.
— Sans Titre (cul rose), 2003. Technique mixte, moniteur DVD, DVD. Environ 130 x 120 x 70 cm.
— Sans Titre (cul violet), 2003. Technique mixte, moniteur DVD, DVD. Environ 130 x 120 x 70 cm.
— Sans Titre (cul vert), 2003. Technique mixte, moniteur DVD, DVD. Environ 130 x 120 x 70 cm.
— Les Archéologues (je suis un anarchomystique), 2003. Épreuve chromogène. 120 x 90 cm.
— Les Archéologues (je, l’autre, moi, toi, eux), 2003. Épreuve chromogène. 120 x 90 cm.
— Les Archéologues (Kant, je ne le connais pas trop), 2003. Épreuve chromogène. 120 x 90 cm.
— Les Archéologues (l’art…), 2003. Épreuve chromogène. 120 x 90 cm.

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