DANSE | CRITIQUE

Atlas but not list

PSmaranda Olcèse-Trifan
@21 Juil 2012

Le festival bat son plein. Au beau milieu de l’après-midi, placé sous le signe d’un soleil éclatant, au cœur de la cité médiévale, des gens se rassemblent dans la cour de l’Evêché. Spectateurs et performeurs, danseurs amateurs et professionnels vont partager un étrange moment d’une infinie douceur et humanité.

Comme souvent dans les performances de Christophe Haleb, les protagonistes se retrouvent autour de longues tables en bois. Le geste, d’une grande simplicité, est avant tout politique: il y va de partage dans le sens le plus immédiat du terme. Une communauté prend corps, au delà des codes qui assignent normalité et maladie.
Pour cette création, Christophe Haleb, artiste associé à Uzès danse depuis six ans, a travaillé en milieu psychiatrique avec un groupe de patients du Centre hospitalier du Mas Careiron. L’hospitalité qu’il met en œuvre n’a rien à voir avec les slogans et prises de position rhétoriques qui ponctuent le débat social quant à la place des personnes handicapées dans la vie quotidienne. Des bras se tendent, des mains se touchent, des corps se penchent ou se soutiennent, s’enchevêtrent. Les contacts ont quelque chose de très attentionné, une humanité inclusive se construit, qui permet que des singularités trouvent leur place dans la masse grouillante. Les jeux sont brouillés entre l’étrangeté et le familier, entre la vulnérabilité et la force. Etonnamment, le réconfort vient des performeurs en fragilité. Des gestes parfois brusques, difficilement maitrisés, apportent un apaisement incroyable. Une voix se lève, mal assurée pour dire le désir avec une infinie pudeur.

Le pouvoir de la danse imaginée par Christophe Haleb est d’ouvrir les corps et les imaginaires, de se frayer des passages vers l’intériorité de l’autre, à travers des flux d’affects tout en retenue. Les résistances s’effondrent, les performeurs s’abandonnent à des portées avec une intensité qui s’apparente au transport amoureux.
Bientôt les interprètes s’éparpillent dans la cour, s’emparent de grandes planches de carton modulables à souhait à la manière d’origami. Des bêtes étranges surgissent des plis du carton que les performeurs essaient de dompter dans des corps à corps titanesques. Ces épreuves font penser à la figure mythologique qui donne le titre de la pièce: Atlas, portant le monde sur ses épaules. Parfois les performers semblent succomber au poids de ces corps à la géométrie complexe, diffractée, qui menace à tout moment de se démultiplier de manière folle. Parfois, ils semblent trouver abri dans ces mêmes plis du carton, comme sous des carapaces tordues, mais protectrices, qui nous renvoient à la place malheureusement banalisée des sans abri dans le paysage urbain.

Un matériau pauvre déploie des richesses insoupçonnables dans le jeu de permutations de ses facettes. Des états de corps ordinaires se révèlent porteurs d’une indicible poésie. Christophe Haleb signe un objet performatif où la danse circule à travers les regards, le toucher, fait irruption dans des constellations de personnes qui ont appris à se rencontrer à travers des différences que la société contemporaine considère trop souvent comme insurmontables.
Cette généreuse aventure artistique et humaine va bien au-delà des 40 minutes de la représentation. Atlas but not list, prend part au dispositif plus global de FAMA – une exposition vivante actuellement en création, qui sera présentée en septembre 2013 dans le cadre de Marseille-Provence, Capitale européenne de la culture.