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Asger Jorn & Gabor Ösz

PHélène Sirven
@12 Jan 2008

Membre actif du groupe Cobra (1948) et fondateur avec Guy Debord de l’Internationale situationniste (1957), le peintre Asger Jorn a fait surgir des figures imaginaires de la terre, de la céramique et du marbre.

Asger Jorn affirmait la prédominance de l’imagination et de l’expression, dans une vie qui a conjugué la liberté politique, une distance dadaïste vis-à-vis de toute tentative de rigidité dans la pensée avec le métissage de formes artistiques extrêmement variées. La série de sculptures présentée dans la galerie montre bien cette capacité combinatoire de l’artiste, qui joue une effervescence quasi informelle.

La multiplicité des points de vue que développent ces masses délibérément archaïques amènent inévitablement le spectateur à se déplacer, physiquement et mentalement. Jorn déforme, transforme comme il le fait dans sa peinture mais ici il utilise la terre, la céramique, les irrégularités du marbre pour faire surgir des figures imaginaires qui relient l’art populaire aux formes symboliques de la mythologie scandinave.

«Tout acte d’imagination est un acte magique, une prise de possession de l’objet désiré». Cette phrase célèbre de Jorn trouve ici une concrétisation déroutante, pleine de révolte et de sagesse. Le hasard de la gestualité et des matériaux intervient dans ces blocs tactiles, plissés, malaxés, faits de creux, de rondeurs et de crêtes ondulantes parfois cruelles.

La violence de Jorn vient d’une intense relation avec le corps, la nature, la culture et ce qui doit la contredire, la rompre pour ouvrir des voies secrètes venues de l’être le plus profond. Lorsque Jorn ébauche en 1970 Scultura figurata, une grande peinture à l’huile aux couleurs crues, à la fois abstraite et expressionniste, il confie au marchand Gianni Schubert qu’il n’a cessé de nourrir, de cultiver des personnages qu’il veut rendre visibles dans ses sculptures. C’est ainsi qu’il va affronter le marbre et le bronze, en se souvenant de Michel-Ange : de 1970 à 1972, il travaille entre Albisola et Carrare. Ces œuvres de la fin de sa vie concentrent l’expression de sa peinture — moins la couleur —, la souplesse de la céramique — qui contient encore la couleur — et la puissance de la matière brute.

Dès 1956, Jorn avait produit de très nombreux objets de terre et il avait réalisé en 1970 un grand panneau de céramique pour l’Art Center de Randers (Danemark) ; mais ces figures de bronze qui viennent directement de l’argile ou ce marbre qui respecte l’aléatoire et le fragment sont plus proches des objets placés dans son jardin d’Albisola. Formes magiques, stèles agissantes, manifestations d’une vieille enfance de l’art elles confirment qu’en effet on peut tout représenter, comme le disait Asger Jorn, ou presque. Ses dernières sculptures seraient des sortes d’intercesseurs avec les forces vitales mais aussi des liens avec ce qui fonde l’humain.

Les grands tirages cibachrome de Gabor Ösz calment d’une certaine façon l’agitation mystérieuse des bronzes d’Asger Jorn dans l’espace de la galerie Loevenbruck qui les réunit plus qu’elle ne les confronte.
L’inquiétude mais aussi l’infini déroulement des combinatoires simples ou folles du monde visuel et imaginaire sont peut-être bien ce qui relie discrètement ces œuvres. Le temps particulier, celui de l’exposition, rejoint là celui qui est capturé par la chambre noire à travers les images produites.

L’artiste utilise le bunker, si curieusement architecturé dans le paysage du Mur de l’Atlantique, comme camera obscura, comme laboratoire, comme mémorial d’images soudain vidées de leurs détails. Ces belles étendues de nature, de temps, trouvent leur espace, leur douceur, leur clarté par le choix de Gabor Ösz et grâce au hasard qui crée la fusion de la couleur et de la lumière.
Nostalgie d’un temps enfui, retiré, découverte intime du paysage par le dedans et le dehors : le bunker et l’œil de l’artiste observent le monde contemporain une fois encore, en prenant furtivement ce qui fonde l’histoire de la photographie comme matériau. Jorn et Ösz donnent une chance à l’inconnu de se rendre visible pour un temps.

Asger Jorn
Spectacle famoso, 1972. Bronze. 72 x 47 x 40 cm.
Seconda Horisonda, 1972. Bronze. 53 x 20 cm.
A travers les âges, 1972. Bronze. 38 x 20 x 20 cm.
Contemplazione faticata, 1972. Bronze. 68 x 45 x 45 cm.
Brutto scherzo, 1972. Bronze. 54 x 45 x 34 cm.
Hurlunare, 1972. Bronze. 75 x 35 x 35 cm.
Maternia imprevista, 1972. Bronze. 28 x 20 x 16 cm.
Sorriso enigmatico, 1972. Bronze. 10 x 20 x 13 cm.
Cari amici, 1972. Marbre. 71 x 40 x 35 cm.
Figura, 1966. Céramique.
Testa, 1961. Céramique.
Plat, 1953. Céramique.

Gabor Ösz
Fécamp, 13-14 sept. 1999. Cibachrome, camera obscura (temps d’exposition : 6h 20).
Schevingen, 28 juin 1999. Cibachrome, camera obscura (temps d’exposition : 5 h).
Batterie Vasouy, 8 sept. 1999. Cibachrome, camera obscura (temps d’exposition : 4 h).