DANSE | CRITIQUE

Artifact

PCéline Torrent
@16 Déc 2011

En deux soirées, Forsythe fait retentir le tonnerre de la deus ex machina sur la scène de Chaillot, à travers deux reprises, Artifact et Impressing the Czar, chefs d’œuvre des années quatre-vingt réinterprétés par le Ballet Royal de Flandres.

La scène s’ouvre sur l’obscurité.
Une clarté vient éclairer une sorte de Marie-Antoinette. Perruque poudrée, robe battante, énonçant d’une voix aussi déliée que sa gestuelle ce qui s’avèrera être le leitmotiv lancinant du spectacle: «step outside, step inside».
Un autre personnage, d’autant plus incongru que semblant appartenir à une autre époque, la rejoint bientôt, reprenant en écho ses paroles, d’une voix nasillarde déformée par un micro portatif obsolète par lequel il semble non seulement s’exprimer mais aussi respirer. Parallèlement à ce dialogue irréel, des lignes de danseurs traversent la scène dans la pénombre, comme guidés, et même orchestrés, par la silhouette blanche d’une ballerine mystérieuse, mi-pierrot, mi-colombine, n’ayant de cesse que de rentrer et sortir de scène – et même parfois émergeant de dessous la scène – disparaissant et réapparaissant par une trappe magique.
«Step outside, step inside»? Un claquement de main et tout commence.

Le rideau se ferme brusquement comme une paupière sur ce songe étrange, pour se rouvrir tout aussi brutalement sur l’éblouissement d’une clarté aveuglante.
Les dorures flamboyantes des costumes et décors rayonnent jusque dans les flammèches musicales des vibrants violons de Bach. C’est un brasier d’or chorégraphique qui crépite sous nos yeux, danseuses-flammes dont les volutes gestuelles partent droit des pointes pour s’épanouir en feux follets dans les airs. De l’impeccable tension des jambes à la malléabilité extrême du haut du corps fulgurent des étincelles.
Fermeture brutale du rideau. La fantaisie dorée cède la place à un tout autre univers. Aux violons succèdent les percussions électroniques, dans l’ambiance industrielle propre aux chapliniens «temps modernes». A l’œuvre, une machinerie implacable, qui finit par s’emballer de manière incontrôlable.

De retour sur scène, l’étrange narratrice du début, dépourvu de sa robe panière mais non de «coffre» vocal, finit par hurler son étrange refrain, psalmodié plus que récité à l’intention des danseurs, corps-machines soumis au rythme effréné qu’elle semble leur imposer.
Le spectacle s’achève néanmoins dans l’apaisement de notes de piano. Comme en négatif du deuxième acte, la scène s’ouvre sur des silhouettes en ombres chinoises, découpées dans la perfection graphique des corps.
Objet chorégraphique non identifié, cet artefact entre danse et drame, où la précision idéale des mouvements néoclassiques n’a d’égale que la folie débordante des scènes théâtralisées, ne fait pourtant que nous préparer à l’hallucination absolue d’Impressing the Czar.

Impressing the Czar
Quand le délire démiurgique d’un chorégraphe se conjugue avec la suprême perfection technique d’un corps de ballet aussi royal que son nom, les Tsars ne peuvent que s’incliner devant les «stars», au sens balletomane du terme.

Fantasmagorie baroque centrée autour de l’évocation d’un mystérieux Mr Pnut, sorte de casse-noisette déjanté, le spectacle nous happe dans une spirale, superbement infernale.
Le premier tableau en est un, au sens pictural du terme.
Impression d’être plongé dans une peinture de Velázquez, saturée de mouvements: costumes semblant directement issus du siècle d’or espagnol, mise en abyme de tableaux (peints) dans le tableau (dansé), thématique du miroir… Se présentant à la manière d’un grand ballet classique, Impressing the Czar en parodie les codes à l’envi, que l’on devine dans certains déploiements exagérés de buste et de bras en arrière (signe du cygne), dans les pantomimes hyper affectées ou les interprétations surjouées.
Cette scène de bal frénétique et insolite se juxtapose par ailleurs sur le plateau à une sorte de monde parallèle: sur un grand échiquier, évoluent côté cour des personnages aussi étranges que des jumelles en uniforme d’écolière, dialoguant avec des bureaucrates en costumes-bretelles dégingandés.

Puis soudain, une élévation dans un acte non pas blanc mais vert émeraude: In the middle Somewhat elevated, sans doute à prendre au pied de la lettre.
Epure totale de ce second tableau tranchant net l’imbroglio vertigineux du précédent.
Plus de comédie.
Danseurs et danseuses en collants et justaucorps académiques font mine de s’échauffer, sans autre expression que celle de la concentration précédant l’effort physique. Les premiers jets de jambes attaquent en synchronisation parfaite avec les très percutants accents toniques de la musique électronique. Lames musicales aussi acérées que les mouvements qui se confondent avec elles.
Avec la précision géométrique de grands compas, les grands battements fendent l’air depuis les relevés sur pointes. Virtuosité des portés qui semblent défier la gravité… Tout se passe comme si le contingent matériel avait cédé la place à l’absolu littéral, partant du sol pour mieux s’en détacher: ab-sol-u.

A cet instant suspendu dans un espace-temps parallèle, succède sans transition un retour au burlesque théâtral.
Une psychédélique vente aux enchères présidée par l’une des deux singulières écolières agit comme une sorte d’ascendeur émotionnel.
On ne comprend rien, mais l’on sourit. Le spectateur, directement harangué, retrouve son souffle dans le rire. Comme dans Artifact, la machine vocale de cette improbable commissaire priseur finit par s’enfiévrer jusqu’à l’hystérie d’ un inintelligible débit.
Mr Pnut, éjecté d’un écran de télé, se retrouve à terre, percé d’une flèche, déclenchant l’hallucination finale.
Contrepoint parfait à In the middle somewhat elevated, l’ultime tableau clôt le spectacle sous les auspices de la maestria technique, mais revisitée à l’aune d’un humour parfaitement décalé. Le personnage de l’écolière semble se démultiplier à l’infini, alors que toute la troupe de danseuses ET danseurs réinvestit la scène en jupette réglementaire et perruque coupée au carré.
Intercalant des passages rappelant In the middle… à de purs moments de délires chorégraphiques, entre disco et hip hop, rythmés par des passages chantés ou plutôt rapés en direct, Impressing the czar s’achève sur une farandole débridée, ultime autodérision comme catharsis d’un spectacle-monstre, aussi épuisant qu’exaltant…y compris pour le spectateur.