ÉDITOS

Art vivant contre art contemporain

PAndré Rouillé

On parle trop d’art au singulier, alors que l’art d’aujourd’hui est éminemment multiple, contrasté et divisé. Loin d’être unie et ouverte dans ses différences, la scène artistique française apparaît plutôt comme un ensemble assez disparate d’unités ou de petits groupes juxtaposés aux connexions aléatoires. Les rapprochements n’obéissent plus

, comme au temps des avant-gardes, à des orientations esthétiques et idéologiques affirmées, mais plutôt à des raisons plus vagues, plus conjoncturelles ou plus pratiques: évidemment la proximité géographique, mais surtout une sorte de communauté d’attitude vis-à-vis des productions et des initiatives propres au mouvement de l’art français et international.

L’opposition est particulièrement nette entre l’art contemporain et ce que l’on pourrait appeler l’«art vivant» (sans compter ici tous ceux qui, comme les artistes de rue, se placent en marge du monde de l’art).
Les tenants de l’«art vivant» sont ceux, artistes ou non, qui restent attachés à la tradition artistique, quitte évidemment à la rénover, mais qui refusent radicalement les nouveaux paradigmes qui s’inventent du côté de l’art contemporain.
Cette tradition, dont les racines sont parfois repoussées jusqu’avant la période moderne, est respectée et revisitée par l’art vivant, mais dépassée voire abolie par l’art contemporain.

L’opposition entre tradition et devenirs se manifeste en premier lieu dans les œuvres : d’un côté, le culte du savoir-faire manuel et la priorité accordée à la peinture et à la production d’objets ; de l’autre côté, les travaux in situ, les installations, l’invention de nouveaux gestes et de nouveaux matériaux, avec une nette propension pour les attitudes et les processus.

L’art vivant est pour l’essentiel un art d’atelier et de galerie, c’est aussi un art plutôt local (comme l’atteste le récent manifeste en faveur d’un «Art pour l’homme»). L’art contemporain, au contraire, déborde, sans toutefois les refuser, les limites de l’atelier et de la galerie traditionnels pour se déployer dans l’espace public, les centres d’art, les réseaux, c’est-à-dire dans une série de nouveaux lieux et espaces conçus ou non pour l’art.
En outre, l’horizon de l’art contemporain s’est, au cours des deux dernières décennies, étendu au monde entier, tandis que son marché se structurait autour des grandes foires qui constituent désormais les pôles de la scène mondiale de l’art.

Quant à l’accessibilité sensible des œuvres par le public, elle n’a pas le même ordre de priorité pour l’art vivant, qui s’en fait presque un programme, et pour l’art contemporain, qui privilégie l’invention de nouveaux paradigmes formels, au risque de susciter l’incompréhension.
Les souverainistes du sensible et de l’émotion s’opposent ici encore à l’art contemporain qui, lui, trace dans l’art une sorte d’art étranger, un devenir-autre de l’art, en rupture avec le système des configurations admises et éprouvées. L’art contemporain est un laboratoire de formes et d’expérimentation de leurs rapports avec le monde d’aujourd’hui. Ses styles et ses syntaxes font, par la dynamique de leur altérité, dériver l’art hors de ses sillons traditionnels, et hors des modes d’approche habituels dont dispose le public.

Toutefois, l’incompréhension du public n’est (le plus souvent) pas due au fait qu’«il n’y a rien a comprendre», comme l’affirmait péremptoirement Jean Baudrillard (Libération, 20 mai 1996), mais au fait que les œuvres contemporaines sont produites avec de nouvelles syntaxes artistiques, comme dans une langue étrangère. En bousculant les cadres ordinaires de compréhension, les modes de production du sens et les régimes du sensible, l’innovation suscite l’incrédulité, le trouble, l’hostilité.

C’est pourtant cet art réputé incompréhensible — et ostensiblement qualifié de «nul» par ceux qui ne craignent pas de répéter l’erreur des critiques effarouchés par les premières toiles impressionnistes —, c’est cet art contemporain sur lequel se construit le marché international et l’activité de grands musées du monde.

Comme si acheter ou exposer de l’art contemporain consistait moins à acquérir des certitudes, ou même des objets, qu’à parier sur des promesses de sens et d’intelligibilité. Des sens comme délivrés dans une langue étrangère, qui résistent à l’accessibilité immédiate, mais qui résonnent aux mouvements profonds et sourds de la vie et du monde.

André Rouillé.

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Cécile Paris, Luck or Love, 2004. Vidéo. 3’30. Courtesy galerie Eric Dupont.